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Billet de blog 9 juin 2016

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Reporting from Venice : entre virtualités françaises et bravoure belge

Pauvre France, Nouvelles Richesses ? A la biennale d'architecture de Venise, le pavillon national entend révéler les ressources invisibles du territoire et de l’architecture. En toute modestie. Mais n’est pas belge qui veut.

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NR. C’est d’abord l’abréviation qui frappe, au fronton du pavillon français. Cette marque éminemment nationale. Ce relent de bureaucratie qui resurgit au contact du pays réel… NR pour « Nouvelles Richesses ». Ce n’était pas gagné d’avance. Et d’une clarté qui reste douteuse. Nouvelles richesses ? Nouveaux riches ? On imagine une opposition sous-jacente. On se creuse…

Illustration 1

Et puis dès l’entrée, ce panneau, énorme : « L’ARCHITECTURE INTERESSE TOUT LE MONDE ». Sans que l’on saisisse vraiment l’intérêt de ce double sens, qui relève au mieux de l’évidence – en est-on vraiment, en France, à réaliser que l’architecture n’est pas qu’affaire d’architectes ? –, au pire, de la contre-vérité manifeste – tant l’appétit pour la discipline, dans notre cher pays, reste des plus mesurés. A moins qu’il ne s’agisse de méthode Coué – ce qui expliquerait mal pourquoi ont été accolées à la formule des images aussi peu susceptibles de retenir le « grand public » – tout le monde, donc – dans le cadre d’une biennale aux propositions si nombreuses... Mettre l’ordinaire sur des panneaux publicitaires ? Très bien. Mais c’est aussi risquer de suggérer aux plus pressés que la confrontation avec la banalité, suggérée par Aravena, a été prise à la lettre.

Illustration 2

D’Aravena, en tout cas, le pavillon a suivi le parti pris géographique. Fi des métropoles et de leurs opérations bling-bling. Vivent les territoires intermédiaires, délaissés, abandonnés ! On se croirait immédiatement chez Christophe Guilluy : la France périphérique comme vraie France, enfin sauvée par l’architecture. Le populisme gronde, assurément. Mais les architectes font leur travail. Et permettent d’éviter le pire. C’est Frédéric Bonnet, un des curateurs, qui vous le dit, lors de son discours d’inauguration. Il est aux côtés d’Emmanuelle Cosse. Qui a achevé de ruiner son parti par opportunisme, et donné, s’il en était besoin, du grain à moudre audit populisme. Mais qu’importe. Et puis, après tout, la ministre du logement plutôt que celle de la culture, empêchée, cela colle mieux au programme général.

Car dès le premier regard, le jeu se devine. Le déplacement géographique s’accompagne d’un retour de balancier à l’échelle nationale. Finie, la French Touch. Enfoncé, l’annuaire optimiste… Tous des formalistes, de toutes manières. L’excentricité, la « gabegie », l’« emphase » n’ont pas ici leur place. Une longue tradition de l’architecture française reprend du poil de la bête : celle de la « discrétion », de la « modestie », de la « sobriété ». On en profite même pour renouer avec les bonnes intentions des modernes. Ah ! le bon vieux temps où « l’Architecture, c’était l’architecture pour tous » ! On n’a pas dû lire Debord, ni Lefebvre. On ne cite pas Le Corbusier, les polémiques sur ses orientations politiques sont encore trop fraîches : Gropius et Taut s’y substituent, en attendant des jours meilleurs.

Tout le programme visuel est donc là, résumé en une équation esthétique d’une simplicité remarquable. Au pays réel, ordinaire, correspondra une architecture ordinaire. On comprend mieux la sensation d’ennui qui saisit à la gorge. Mais le tout pose un problème théorique, rhétorique à tout le moins. Car ces territoires délaissés par les métropoles – et si souvent frappés par la crise – doivent encore révéler de « nouvelles richesses ». Ce qui impose malgré tout une sorte de transfiguration.

Voilà finalement ce à quoi convie vraiment le pavillon : à voir différemment la même chose. Mieux : à voir l’invisible. Le « manifeste » de l’équipe, revenant sur les photographies exposées, insiste sur  une « métamorphose » « à la fois discrète et profondément refondatrice » : « Cela n’est pas forcément explicite, mais la pratique des lieux, la comparaison entre la perception d’un « avant » et d’un « après » ne trompe personne. »

Dans un tel contexte, le concept de richesses « virtuelles », présentes sans pour autant se remarquer, fait évidemment des merveilles. Et en vérité, bien des points du « manifeste » en question sont de bon augure. Revalorisation du quotidien, de la valeur utile, critique de la financiarisation et de la guerre des métropoles… Reste que l’œil, à défaut de récit, tarde à saisir la rédemption, quand il saisit quoi que ce soit. Et qu’il y a là un symptôme : que tout ceci, malgré la simplicité de l’équation initiale, n’a peut-être pas traversé la sphère esthétique. Qu’il n’y a peut-être pas eu architecture. Tout au plus de remarquables constructions. L’ordinaire serait à ce prix.

Naturellement, un tel constat se montrerait cruel avec bien des projets présentés. Après tout, parmi les architectes mis en avant figurent, entre autres, GENS ou Niclas Dünnebacke, capables de pas de côté  des plus malins, et de véritables transfigurations de l’ordinaire. L’accumulation de portes-fenêtres, et leur léger décalage, sous l’égide de ce dernier, crée pour Emmaüs un indéniable signe poétique. Il faudrait donc que ce soit le package qui pose problème – et ce vieux fond des discussions à la française ?

Illustration 3
Niclas Dünnebacke Saint-Denis, phot Niclas Dünnebacke

Deux comparaisons s’imposent. Avec le pavillon espagnol, pour commencer. Là, chaque projet joue d’une dualité remarquable, éminemment sensible. L’architecture habite visuellement le passé, s’y superpose, s’y intègre, et rénove effectivement le paysage sans s’y substituer. Une poétique du contraste trouve à s’exprimer – y compris du contraste entre matériaux également pauvres, soit un contraste en continuité, qui dessine un même paysage dans la variété. La qualité des projets, l’efficacité de leur présentation a valu à l’ensemble le lion d’or.

Le pavillon belge quant à lui, s’il n’a obtenu cette digne récompense, eût à tout le moins mérité un chaton du même carat, délicieusement décalé, à même de rendre hommage à l’incroyable poésie de son installation. Car c’est peu dire qu’en prenant au mot le programme d’Aravena, les Belges lui auront ajouté ce supplément d’âme qui manque tant à la présentation française. Ici non plus, pas de grand geste, ni d’architecture exhibitionniste. De vieilles bâtisses, de simples logements, des murs de briques… mais percés, tout à coup, de trous légèrement décalés, pourvus de tuyaux inattendus, accrus d’une colonne surnuméraire, dont le rose bricolage dialogue étrangement avec les consœurs classiques qui l’entourent. Ce n’est pas que le pavillon ait renoncé à son architecture la plus en vue. Mais même les très belles archives de Robbrecht en Daem, à Gand, se trouvent prises dans une perspective de maisons où leurs formes épurées, leurs délicates briques blanches, convient une rencontre inattendue, quelque chose comme un sursaut de singularité.

Illustration 4
Els Claessens en Tania Vandenbussche

Pour ceux qui tarderaient à voir, les architectures réelles ont été mêlées avec des montages photographiques de l’excellent Filip Dujardin. Redoublements des toits de tuile les uns sur les autres, imbrications de façades vieillies, une architecture imaginaire s’y invente de la concaténation des traits les plus ordinaires, à peine déplacés ou redoublés. Il y a du surréalisme dans cet art. Mais du surréalisme belge : une pratique de l’à-côté des plus délicates, pour une assomption des objets de tous les jours. La roche entre deux  baraques de Dujardin, de ce point de vue, rappelle le Château des Pyrénées de Magritte. Et son Mémorial saugrenu, multipliant les colonnes en tous genres, donne à lire, s’il en était besoin, la colonne rose anti-classique de Claessens en Vandenbussche. La boucle est bouclée. Le tout, avec un humour pince sans rire des plus irrésistibles.

Illustration 5
Filip Dujardin Mémorial

Alors, dira-t-on ? Que s’est-il passé, à quelques dizaines de mètres de là ? Car après tout, les photographies de Guillaume Amat, elles aussi si magritiennes, elles aussi si touchantes, et dont l’une se retrouve dès le fronton du pavillon français, pouvaient jouer le rôle de celles de Dujardin. Et peut-être même avons-nous mal lu le fameux NR. Peut-être s’agissait-il là aussi d’un léger décalage, d’un peu d’humour à froid…

Illustration 6
Guillaume Amat, photographie au revers du logo NR, au fronton du pavillon français

Mais la France n’est pas ce merveilleux petit pays interstitiel et composite à la fois, parcouru de flamands, de wallons, d’hommes, de femmes, de chatons, et qui n’a nul besoin de modestie, qui n’a nul besoin de discrétion, qui sait tout naturellement faire de la singularité une de ses richesses de toujours… La France reste ce grand pays à vocation universelle, qui regrette l’épopée moderne, se fût-elle assouplie aux courbes d’Alto, qui parle de « confort déclinant », de « longue dégringolade »… Ce pays si sérieux… Et puis, que de morale, dans cet ordinaire retrouvé, que de préceptes dans ce manifeste !

Mais, objectera-t-on, les Belges eux-mêmes ne se sont-ils pas présentés sous le signe de la « bravoure » ? De la morale aussi bien ? Ah, oui, mais la bravoure, appliquée à une gouttière, à une fausse colonne, c’est encore un certain humour, sempiternellement associé à la magnification du petit. Avec, à la clé, une instabilité consubstantielle, qui finit par faire apparaître l’objet le plus « modeste » de l’architecture, en tant que tel, en une sorte d’avènement saugrenu. Aux « récits » à la française, au panneau publicitaire censé intéresser tout le monde, comment ne pas opposer quelques lignes à peine griffonnées sur un mur ? « L’acceptation nous permet de libérer l’architecture de ses concepts, de libérer l’architecture de tout mode de lecture spécifique. Je n’ai pas besoin de lisibilité. Je n’ai pas besoin de communiquer avec l’architecture. » Qui le dira plus simplement ?

Illustration 7

Et puis, « bravoure », en français dans des textes en anglais et italien, ce n’est pas seulement un énième décalage linguistique. C’est encore l’inversion malicieuse de cette « bravura » italienne qui, dans notre langue, fit jadis des ravages. De l’esthétique, quoi ! « Bravoure through scarcity is beauty »… Or on touche là au tabou français par excellence. Les débats entre French Touch et Discrète Modestie, ces dernières années, ont trop souvent dissocié le discours architectural entre esthétique d’un côté, et morale de l’autre. On s’est habitué à cet appauvrissement réciproque. On en a fait le geste de bravoure local : « Formaliste, va ! » Faut-il dès lors s’étonner, en l’absence d’esthétique, qu’il soit difficile de voir quoi que ce soit ? Mais peut-être était-ce là, après tout, une bonne manière de révéler une part invisible du paysage architectural français…

(A suivre…)

A lire : le superbe catalogue belge, Bravoure, qu’on pourra télécharger à cette adresse.

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