Ad Vitam, quand la fiction ausculte nos villes

La nouvelle série d’Arte, en sus de dessiner un cadre contre-utopique, interroge un lieu bien réel, Benidorm, où le tournage s’est en partie déroulé.

Ad Vitam ? Une histoire de régénération. L’humanité désapprend la mort, à force de se plonger dans des baquets de jouvence. Jus de méduse plein pot… et hop ! Le tout se passe à la mer. A la source donc. On sait assez quel rapprochement le français permet entre la mer et la mère, largement mis à contribution par les psychanalystes. Le génial Ferenczi aimait à comparer la première issue de l’animal hors des eaux océaniques… et la naissance rejouée par chaque individu, en dehors des eaux maternelles. Une ville au bord des flots, dans chaque appartement une cuve où se replonger régulièrement, pour en sortir comme neuf, le décor est dressé… et cohérent. Ah, la belle utopie !

Ad Vitam, Arte Ad Vitam, Arte

Des vagues, ce sont pourtant de jeunes corps morts qui émergent presque aussitôt. Quelque chose cloche, dans la société de l’immortalité maritime. Dans « régénération », il faudra bientôt entendre le conflit entre générations. Là où tous perdurent indéfiniment, les plus jeunes peinent à trouver leur place. Au-delà des considérations métaphysiques sur la mort qu’affectionne la science-fiction, le procès s’engage d’une société vieillissante – plus proche peut-être de nos préoccupations. Loin de la mer primordiale, la ville d’Ad Vitam évoquerait-elle la course à la Côte d’Azur des retraités ? L’invention progressive d’un territoire du troisième âge, où les plus jeunes tiennent des rôles mineurs, forcément mineurs ?

La différence d’habitat, entre les générations, est particulièrement criante. Jamais d’ailleurs on ne voit vraiment les jeunes habiter, sinon en asile psychiatrique. Ils se réunissent loin de la ville, à l’ombre d’un phare ou s’enferment dans de grands hangars de béton. Comme on est loin des pavillons de leurs parents, tableaux d’avant-garde au mur ! Ou plus encore, de la villa de l’inspecteur Darius, 119 ans au compteur, avec plongée directe sur la mer, meubles design, confortables canapés…

Ad Vitam, Arte Ad Vitam, Arte

A tout prendre, les murs de l’inspecteur Darius, quadrillés de béton brut, ne sont pourtant pas totalement détachés des lieux de la jeunesse, qu’ils adoucissent et régularisent à la fois. Dans la maison si blanche, trop blanche, des parents de Christa, la géométrie du caisson s’est substituée à la chambre de l’adolescente. Une belle œuvre de Roman Opalka, ultra-répétitive, trône dans l’entrée. Ce qui chantait l’expérience du temps, le sens de l’existence, devient à l’ère d’Ad Vitam, le geste d’un prisonnier coincé dans son immortalité factice… et presque figure de ville.

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Ad Vitam, Arte Ad Vitam, Arte

Car peu à peu, revenue à la lumière du jour, la ville perd ses néons et ses allures de fête perpétuelle. Les angles s’égalisent, se multiplient, comme si les angoissantes symétries de l’asile, d’où sort la jeune Christa, celles du commissariat, de l’hôpital… envahissaient le paysage. L’utopie se durcit, se renverse… Un caisson pour chacun, c’est aussi un rêve d’habitat… moins festif assurément que ce qu’annonçaient les grands écrans télévisuels. « Survivre » plutôt que « vivre », disaient en leur temps les situationnistes. A force de nier la mort, les vivants se sont déjà un peu calcifiés. C’est un peu gros, cela reprend les codes dystopiques les plus éculés. Mais cela marche toujours. La mort, visiblement, hante ces parages de jouvence.

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Ad Vitam, Arte. De l'hôpital psychiatrique à la plage, pas de solution de continuité ? Ad Vitam, Arte. De l'hôpital psychiatrique à la plage, pas de solution de continuité ?

Et puis, il faut bien le dire, la série, embarquée en pleine science-fiction, rencontre le réel de plein fouet. Les épisodes ont largement été tournés à Benidorm, sur la côte espagnole. On en reconnaît, sur les plans larges, les éminences singulières – sur lesquelles la caméra se garde bien de s’attarder. Benidorm représente, à l’échelle européenne, la machine à tourisme la plus incroyablement aboutie. Où les générations se succèdent plutôt que de se combattre, les jeunes préemptant la période estivales, leurs aînés des saisons plus douces. Une ville d’un type nouveau. Des cages à lapin (faudra-t-il dire des aquariums à méduses ?) bon marché, par dizaines de milliers… Rien qui ressemble plus, en bord de mer, aux denses banlieues où ont été reléguées les forces productives du vieux continent.

Ad Vitam, Arte. "Avant, il y avait un cimetière, ici..." Avant, ou après ? Ad Vitam, Arte. "Avant, il y avait un cimetière, ici..." Avant, ou après ?

Sous prétexte de « régénération » on passe d’ailleurs des unes à l’autre, pour une industrialisation croissante du loisir. Ah, mais, diront les plus jeunes, on n’y fait pas exactement la même chose ! A Benidorm, on danse, on boit jusqu’à plus soif, on s’effondre ivre-mort… Et pan ! One shot ! (L’étrange aura de ce mot, tout de même, apparu aux devantures de nos bars…) Mais c’est peut-être justement ces potlatchs organisés, planifiés, dont Ad Vitam explore la nature. Ce sentiment de vivre qui ne se conquiert plus que de la manière la plus violente, au plus proche de la mort, au cœur de la chape de plomb industrielle toujours renforcée, du quadrillage toujours plus omniprésent...

Car Benidorm est aussi le symbole même du bétonnage de la Costa Brava. De la dé-naturation de tout un littoral, qui se prolonge, vers le nord, presque jusqu’à Barcelone. Dans la série, le personnage de Béat tente de sauver une petite île de nature préservée. Le geste ne renvoie pas à la seule question de la surpopulation, une fois la mort disparue. Elle acte aussi bien du devenir de tout un territoire qui, pour un loisir toujours renouvelé, une jeunesse sans cesse regagnée, a coupé tous les ponts avec la vie naturelle, et ne peut plus la fantasmer que sous ses oripeaux les plus vierges.

La fiction n’appartient pas qu’aux cinéastes. Il y a vingt ans de cela, les architectes de MVRDV s’étaient penchés sur le destin de la Costa Iberica, et avaient imaginé un scénario des plus mémorables. Sur chaque page de gauche, BOOM !, un bâtiment de Cambril disparaissait de la côte – bientôt revenue à plus de verdure. Mais sur la page de droite se révélait le revers de cette métamorphose, la condition qui la rendait vraiment possible. Pour un immeuble rayé de la carte à Cambril, un immeuble nouveau à Benidorm. Ou plutôt, l’émergence de super-tours, à même de décupler la capacité d’accueil du complexe balnéaire. De méga-immeubles, absolument homogènes ! Progressivement, Benidorm se révélait à elle-même, allait jusqu’au bout de son programme. La plage se couvrait de colossales croix habitées… Vous avez dit « immortalité », vivants gagnés malgré eux par la mort ?

MVRDV, Costa Iberica MVRDV, Costa Iberica

A vrai dire, la fiction n’allait pas sans antécédents. Difficile d’ignorer, sous les gigantesques tours de MVRDV, le symbole même de la contre-utopie maniée par les architectes : le Monument Continu élaboré presque trente ans plus tôt par Superstudio. Il s’agissait alors d’interroger la montée en puissance de la cybernétique et de la société de consommation. Mais que dit le déplacement vers la mer, et la ville de loisir, sinon l’homogénéisation des vies et des territoires ? Tiens, « l’emploi du temps libre », écrivaient encore les situationnistes, ou même « l’emballage du temps libre ». De Mourenx, qu’ils visitaient en compagnie d’Henri Lefebvre, à Benidorm, un monde se poursuit – se révèle. Un monde où toute la vie gagnée se voit reprise par ce qui n’est pas elle.

 

(A suivre, la semaine prochaine, selon les temps de la télévision...)

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