Psycho-Bichkek ?

Psycho-Bichkek ? Le ciel est décidemment à l’orage. La photographie enflamme le violet… L’étrange vision dit pourtant quelque chose de la capitale du Kirghizistan, et de ce qui s’y traverse. Chronique Asie Centrale, en association avec le photographe George Dupin.

photo George Dupin photo George Dupin

Psycho-Bichkek ? Le ciel est décidemment à l’orage. La photographie enflamme le violet, attise les trottoirs. Le risque est grand de sublimer une place de pouvoir – Ala Too, érigée en 1984 pour fêter le soixantième anniversaire de la République Socialiste du Kirghizistan, en un temps où tout dégel était peut-être encore impensable.

Les grandes arches, pourtant, atténuent la rigueur soviétique. On dirait presque une composition italienne, du Muzio à Milan, du Piacentini à Brescia (tous deux, évidemment, grands illustrateurs de l’ère fasciste…). A moins qu’on y ait voulu quelque touche orientaliste, que complètent les petites coupoles. Sous les fenêtres, de jour, l’or de l’orient vient faire rêver les façades, non sans un certain kitsch…

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 Artifice pour artifice, comment d’ailleurs éviter les fontaines, et cette alliance si étonnante de colonne antique et de rouage industriel, le tout coulé sous les dorures ? Et les arbres de plastique ? En une ville regorgeant d’arbres véritables, le procédé étouffera les amateurs de sincérité constructive. Il défait gentiment la pose dramatique du lieu. Tout s’achèvera bientôt en baudruches multicolores…

On s’amuse des fontaines, on joue dans les bassins, qui découpent la vaste place en espaces plus praticables. Il n’est jusqu’au bâtiment central qui ne laisse percer un pittoresque de bon aloi. Une coupole, des arcades centrales, le tout lié en une sorte de collage postmoderne à des ailes d’un modernisme de haut vol.

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L’ensemble, naturellement, relève du pouvoir politique : il abrite le Ministère de l’Agriculture et l’administration municipale. Mais au rez-de-chaussée, de chaque côté, deux cafés ont ouvert la brèche, et brillent dans la nuit. La rue qui part vers la droite accueille quant à elle les bars les plus divers : Craft Bar – Beer Wine Hookah –, Ugolok – Grill Burger Steak Dance –, Nar – Mangal House –, Mario, Sherlock Pub… Toute la planète en une allée PoMo. On y mange, on y boit, on y danse, comme un peu plus bas, sous la lumière stroboscopique. Çà et là passent quelques jeunes couples se tenant par l’épaule…

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La place, il est vrai, a deux côtés bien distincts, que sépare une rue passante. Au Nord, la statue de Manas – auquel est consacrée l’épopée majeure des kirghizes – s’est substituée à celle de Lénine. La perspective centrée sur le parallélépipède massif du Musée d’Histoire Nationale n’en reste pas moins autoritaire. La relève de la garde du drapeau s’y fait au pas de l’oie.

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Dans le bassin, derrière, pourtant, on patauge. A l’angle, le palais présidentiel a une allure de forteresse : murs massifs, crénelés, fenêtres en meurtrières… Mais il reste quasiment sans surveillance. Comme on est loin de la surcharge militaire si habituelle dans la région ! Prise entre la fête foraine – le soir, la grande roue impose sa silhouette entre le Musée et le Palais –et les voiturettes électriques de notre place Ala Too, l’aura du pouvoir se pacifie…

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C’est aussi que les foules réunies sur cette même place Ala Too, en 2006, en 2010, se sont emparé des divers bâtiments gouvernementaux, et les ont fait leurs. Et si c’était d’abord cela, la véritable réappropriation des lieux soviétiques, et cette tranquillité, ce charme qui règne à Ala Too en ce soir orageux de juillet…

 

Une chronique Spritz et Karlton, en association avec le photographe George Dupin

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