Un vitrail sur le parvis de Notre-Dame? Le Paris tout en image du Président

François Hollande, en président normal, a commandé ses embellissements de Paris. Virtuels, forcément virtuels. Une exposition ouvre aujourd’hui dans la Conciergerie pour présenter les projets de Dominique Perrault et Philippe Belaval sur l’île de la Cité. Les principes avancés par leur rapport peuvent déjà inquiéter.

Le sait-on ? Une mince pellicule de verre et d’acier pourrait remplacer dalles et pavés du parvis de Notre-Dame. Dominique Perrault et Philippe Bélaval ont été chargés d’imaginer l’Ile de la Cité de demain. Ils ont rendu leur rapport en décembre dernier. Et c’en est une mesure phare.

Mission Cité, illustration, DPA-ADAGP Mission Cité, illustration, DPA-ADAGP

On imagine aisément les motivations du commanditaire : une Présidence de la République nostalgique de la grandeur des travaux mitterrandiens – mais qui s’interdit, à un moment si tardif du quinquennat, toute décision que ce soit. La mission a été lancée en 2015, pour un rendu in extremis. La présidence semblerait presque au fait des nouvelles pratiques architecturales et de la part accrue qu'y tient l’économie de l’image : en temps de crise budgétaire, on aura promu des embellissements virtuels, symptomatiques aussi bien d’un certain exercice du pouvoir. Ne mésestimons pas, néanmoins, leur efficacité. Après tout, le fameux plan de Pierre Patte, qui présentait en 1765 les propositions les plus diverses pour embellir Paris, est resté dans toutes les mémoires d’urbanistes, sans avoir coûté bien cher. Et ce n’est peut-être pas pour rien que Perrault et Bélaval se réfèrent aux divers projets plus ou moins utopiques qu’accueillit déjà notre île.

Pierre Patte, Plan général de Paris, avec divers emplacements proposés pour la statue du roi, 1765. Dans un des projets, l'île de la Cité a été réunie à l'île Saint-Louis. Pierre Patte, Plan général de Paris, avec divers emplacements proposés pour la statue du roi, 1765. Dans un des projets, l'île de la Cité a été réunie à l'île Saint-Louis.

Le lieu de l’intervention – eût-il été suggéré, comme on le dit parfois, par un architecte désireux de se confronter au cœur même de Paris – peut interroger. La toute récente Philarmonie avait le bon goût de jouer sur les coutures du Grand Paris, même si l’on choisit finalement le mauvais côté du périphérique. La Grande Arche, en son temps, intégrait aux grandes lignes parisiennes toute une part de la banlieue, et construisait de la continuité. Il est permis de douter de l’intérêt proprement urbain d’une réflexion limitée à l’île de la Cité. Ici aussi, on joue sur l’image de Paris sans vouloir y toucher réellement. Le rapport ne mentionne pas en vain la candidature parisienne aux JO de 2024 et la nécessité d’« opérations emblématiques ». Le regard international et télévisuel se substitue à l’aménagement de la ville proprement dite.

Notre verrière virtuelle, à vrai dire, ne manque pas d’antécédents. La pyramide du Louvre, pour commencer, qui ouvrait en profondeur une cour des plus centrales, des plus symboliques de la capitale. La mosaïque, surtout, proposée il y a de cela quelques années par MVRDV pour le réaménagement du site des Halles. Sur une grande partie de l’espace du jardin, les piétons auraient désormais glissé sur un gigantesque vitrail coloré, laissant largement profiter des entrailles labyrinthique du centre commercial et des gares. Les projets se survivent, réapparaissent, c’est bien connu. Winy Maas, responsable de MVRDV, avait rêvé pour sa part d’un « socle en attente d’un improbable monument » : Paris, décidé à modifier l’espace des Halles, ne savait encore quoi en faire. L’indécision s’est seulement déplacée. Soucieux d’image sans projet particulier, on s’est reporté, manque d’imagination aidant, sur la zone la plus emblématique de la ville… où le monument, à tout le moins, préexiste, et où, les architectes en sont conscients, il n’est nullement question de construire vraiment.

MVRDV, projet pour les Halles, 2004 MVRDV, projet pour les Halles, 2004

Il ne faudrait pas pour autant négliger l’effet supposé de l’opération. Ouvrir le sol sur le devant de Notre-Dame (et même si l’allée qui la borde resterait préservée), soit sous les pieds de celui qui la regarde, ne peut manquer d’interroger sensiblement son assise. De la fragiliser, ou pour mieux dire, de lui conférer quelque magie, comme si le monument, privé par la perspective visuelle de son support le plus stable, s’élevait miraculeusement, flottait sans ancrage majeur. Un tel allègement de l’architecture, poursuivant la politique haussmannienne d’ouverture du parvis – qui faisait déjà disparaître la confrontation massive avec le mur bâti –, ne serait pas sans rappeler le rêve gothique d’ascension et de transparence. Mais ce serait aussi travailler à défaire un peu de la présence physique de la cathédrale, du travail historique qui la parcourt. Sera-t-il excessif d’avancer quelque dématérialisation, quand les architectes s’arrêtent déjà sur le reflet de Notre Dame à même la verrière, comme spectacle nouveau ?

L’adéquation est finalement saisissante : car c’est bien le devenir de la cathédrale que prolonge l’architecture, son devenir photographique poursuivi chaque jour, chaque nuit, par les gestes minuscules des visiteurs. La virtualité de l’engagement politique, de ce point de vue, rejoint parfaitement la virtualisation touristique des symboles du pouvoir – pour un pouvoir nouveau, plus évanescent, mais non moins prégnant, et qui fait fi de la ville réelle : celui de l’économie touristique comme ultime horizon.

Mission Cité, illustration, DPA-ADAGP Mission Cité, illustration, DPA-ADAGP

On comprend mieux, dans ces conditions, le doré légèrement bling-bling qui pare les diverses verrières sur les images de l’architecte. Les ors de la République s’y marient habilement avec l’enrichissement attendu du tourisme. Ils habillent aussi des structures dont la réalité pourrait se révéler bien plus banale, et le spectacle quelque peu décevant.

Qu’y a-t-il, en effet, sous le parvis de Notre Dame ? En son temps, le vitrail des Halles de MVRDV entendait découvrir les parcours superposés d’une plaque tournante de Paris. Il révélait l’immense machinerie du lieu, passée de la termitière hermétique au spectacle le plus fascinant. Les mouvements propres à la ville s’y transfiguraient. La verrière de Notre-Dame dévoilerait, pour une bonne part de sa surface, la crypte archéologique de Paris : les restes de murailles et de thermes, auxquels se mêlent des murs bien plus récents, tout aussi dégradés, illisibles, et tout aussi intouchables.

Crypte de Notre-Dame, ou le réel confronté à l'image Crypte de Notre-Dame, ou le réel confronté à l'image

Dans son obsession de reconstitution, la flèche ajoutée par Viollet-le-Duc à Notre Dame au mitan du XIXe siècle prolongeait la longue édification historique de la cathédrale presque jusqu’à nous ; Perrault, par un geste plus simple, se propose en quelque sorte d’élargir vers le passé l’histoire du lieu. Il faut pourtant bien le dire : face à la continuité harmonieuse du premier, qui poursuivait la réalité de plusieurs siècles s’unifiant en une seule figure, s’impose ici un passé tout d’intrications, de superpositions et rencontres absurdes. L’expérience d’unicité du lieu, on irait presque jusqu’à dire : l’expérience du lieu, se voit au final sacrifiée au seul désir d’éclairer et de voir. Le rêve de communauté cède au seul plaisir d’un spectacle incompréhensible, sans grand intérêt véritable, et peu à même de déclencher une réelle visite. Qui descendra, pour comprendre ces vestiges nains, déjà parfaitement visibles, et moins séduisants, moins amusants en vérité que le plancher de verre qui les surmonte ?

Faux Goya, Fogg Art Museum Faux Goya, Fogg Art Museum

On n’a pas oublié le destin de la Bibliothèque de France. Confiée aux bons soins du même Dominique Perrault, elle promettait déjà une transparence presque miraculeuse. Les livres supportant mal le soleil, et les verres filtrants envisagés se révélant inefficaces, les beaux pans transparents se remplirent de panneaux contreplaqués. Ce n’est pas une maquette, on peut y aller voir de près. On y goûtera un loupé des plus flagrants, si loin des promesses déjà… et un retour du réel qui pourrait à lui seul faire figure de leçon.

 

(A suivre, avec le devenir de la place Dauphine…)

 

 

A lire : le rapport de Dominique Perrault et Philippe Bélaval, que l’on peut télécharger ici.

                Paris – Les halles (AJN, MVRDV, OMA, Seura), Le Moniteur, 2004

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