Cherbourg, superpositions sensibles

A force d’explorer les villes idéalisées, de se perdre en leurs simulacres de lumière, on finit peut-être par jouir de ce qui n’entre pas dans leur dessin. De ce qui fait saillie, et comme bande à part dans le paysage. De ce qui rebique, du singulier jusqu’à l’incongru.

 

A force d’explorer les villes idéalisées, de se perdre en leurs simulacres de lumière, on finit peut-être par jouir de ce qui n’entre pas dans leur dessin. De ce qui fait saillie, et comme bande à part dans le paysage. De ce qui rebique, du singulier jusqu’à l’incongru.

Poussières du monde. ER Poussières du monde. ER

Rien de mieux pour cela, peut-être, que Cherbourg, où je présentais ce week-end un exposé sur les nouveaux centres villes chinois, ultra-composés et comme hantés par la virtualité. La ville, pourtant, jouit d’une construction de site sans pareille. Du fort du Roule, perché sur une colline, aux îlots fortifiés qui furent aménagés le long de la digue, à la toute fin du XVIIIe siècle, pour protéger la ville, un espace a nettement été tracé : un triangle des plus spacieux, bissecté en son milieu par une longue suite de bassins...

La puissance armée, qui aura livré ce plan sans faille, travaille pourtant à son effacement. Le port militaire occupe une vaste zone du bord de mer, et redoublé par le port industriel, la zone des ferrys… contribue à prendre totalement en étau la zone centrale. Les bassins, qui semblaient vous mener à la mer, ne vous y conduisent pas. Arrivé à la Cité de la Mer, celle-ci ne se découvre toujours pas, ou peu. Vous êtes encore loin de la toute première digue. Le système des forts se distingue à peine.

Loin d'ici. ER Loin d'ici. ER

Est-ce ce sentiment d’empêchement qui aura interdit l’unité sensible du lieu ? Qui aura fait de la butée, au contraire, un de ses signes distinctifs ? Les hangars de pèche qui ferment brutalement les bassins, de l’autre côté, et se surlignent de jaune, y trouvent une étrange beauté, sans aménité aucune, mais entêtante. Arte Charpentier, habillant le grand centre commercial voisin, mieux, en modulant les lignes en une sorte de relief de métal, aura travaillé à une sorte de paysage, se prolongeant dans la colline du Roule. Mais l’hôtel Mercure, encore à côté, ruine largement la perspective. Tout autour des grands bassins, dégagement d’air plaisant s’il en est, les bâtiments en tous genres semblent se presser sans unité ni relief véritable. La belle sensation d’espace butte sur ces objets trouvés qui témoigneraient à peine d’une communauté, de son dessein.

Presque-paysage. ER Presque-paysage. ER

L’œil, toutefois, ne cesse d’être attiré, et se prend à ce monde d’idiotismes, qui semblent encore vouloir se faire valoir les uns les autres par tant de différences. Ici, là, une invraisemblable superposition, un rapprochement… Un château d’eau des plus banals, pour concurrencer en hauteur le fort du Roule… Une tour grise, barrée de jaune, juste derrière le théâtre post-Garnier, dans lequel on aura incorporé un restaurant en cube de verre…

Transversales. ER Transversales. ER

Cherbourg est peut-être la seule ville où un extraordinaire kiosque de Stella se morfond dans une cour d’usine depuis des années, où un ancien sous-marin nucléaire se trouve attaché à un large hangar art-déco, devant lequel on a dressé un hôtel moderne blanc et rose. Ah ! L’hôtel Marine ! On le dit promis à la destruction. C’est presque regrettable. Car là, ailleurs, cet art de la rencontre se poursuit dans le bric-à-brac bâti avec tant de constance… qu’il faut bien en déduire une sensibilité.

Cour Stella. ER Cour Stella. ER

Rencontre du troisième type. ER Rencontre du troisième type. ER

De la Marine comme empêchement. ER De la Marine comme empêchement. ER

Et si Cherbourg, tracée de main de maître, revendiquait au contraire son incontestable sens de la bravoure ?

Surgissement de l'objet. ER Surgissement de l'objet. ER

Banc-bravoure. ER Banc-bravoure. ER

Cadrage. ER Cadrage. ER
 

 

A voir : Jusqu’au 28 mai, au Point du Jour, l’exposition « Quand l’histoire devient forme », où George Dupin expose entre autres quelques photographies de nos séjours en Chine.

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