Ad Vitam et la promesse d’Ivry

Suite de la lecture architecturale de la série Ad Vitam, de Benidorm à Ivry, du cauchemar à la promesse utopique (2/3).

Des êtres immortels, infiniment jeunes et déjà envahis par la mort ? Une humanité sournoisement médusée par son propre destin ?  L’architecture, après tout, n’est pas nécessairement le signifiant idéal, et les acteurs ont leur place à tenir. Cette petite pause du père de Christa au sortir du régénérateur, cette légère absence, la rigidité de sa mère… Rien, à vrai dire, ne dit mieux le doute à l’œuvre que le visage divisé d’Yvan Attal. La paupière tombée, reprise par la fiction, c’est déjà le fils mort, la mort s’emparant du visage, le visage devenu architecture. Il n’est guère besoin d’en faire plus, et par bonheur, Attal tient parfaitement son rôle.

Ad Vitam, Arte Ad Vitam, Arte

Plus largement, c’est le décor qui partout se divise. Non tant par les formes, que par la seule lumière, et les couleurs qui s’emparent de lui. D’un côté, le bleu de la méduse, de son aquarium, des enseignes au seuil des boutiques de régénération… De l’autre le rose vif de l’église, où l’on meurt vraiment, du phare où se réunit la jeunesse… Avec tout qui bientôt se mêle : la rave bleue au cœur du phare, comme la croix dans l’église (et inversement, le néon rose au cœur de la rave), ou l’étrange bar qui a été installé… Impossible de stabiliser les polarités, qui ne cessent de s’interpénétrer. Dès lors que la vie revendique la mort, que les immortels sont aussi bien envahis par elle, il n’est plus de couleur qui ne laisse transparaître son antagoniste, on dirait presque : sa complémentaire. Et ce sont encore les visages qui se scindent, les silhouettes. Ah, l’art des costumiers pour trouver ces invraisemblables chemises bleues et rouges, ces polos, ces pantalons bordeaux…

Rideaux et nappes bleus, carreaux bordeaux... visages bicolores... jusqu'à la petite bouteille... et le polo ! Rideaux et nappes bleus, carreaux bordeaux... visages bicolores... jusqu'à la petite bouteille... et le polo !

Le décor s’en essentialise d’autant. Avec les compositions les plus abstraites, une sorte de tragédie fondamentale traverse l’histoire. Une thèse aussi bien, sur le couple indissociable vie-mort, qui s’empare de toutes les surfaces.

Ad Vitam, Arte. En attendant le cadeau de retraite de Darius... Ad Vitam, Arte. En attendant le cadeau de retraite de Darius...

Symbolisme pour symbolisme, il n’est jusqu’aux tunnels de périphérique qui ne se fondent régulièrement dans la figuration un peu mièvre du chemin post-mortem. Autour de l’église, des espaces plus architecturés apparaissent pourtant, comme pour remettre en cause la géométrisation à l’excès de la contre-utopie. Des allées intérieures tortueuses, un patio au milieu des courbes et des colonnes… C’est Attenberg, où les inspecteurs Darius et autres hésitent à se rendre. Dans le monde réel, on reconnaît vite le style de l’architecte Renée Gailhoustet.

Hanna Schygulla, I presume ? Hanna Schygulla, I presume ?

La scène a été tournée à Ivry, au milieu de la résidence du Liégat, terminée en 1986, et de sa « promenée » intérieure. Le mot est neuf. Mais il en est ainsi du chemin, tout en virages, en élargissements, en surprises, qui ménage, entre les blocs des appartements, une vraie sociabilité. C’est aussi que le Liégat est un projet de résidence révolutionnaire. Conçu, non sur la grille infiniment répétée des immeubles de Benidorm et d’ailleurs, mais sur la base d’une géométrie circulaire. Des dizaines de cercles, de polygones plus exactement, se découpant pour définir des espaces nouveaux, et constamment renouvelés. Des appartements en gradins, qui construisent une sorte d’éminence arborée, une « colline habitée ».

Renée Gailhoustet Résidence du Liégat, plan. c Frac Centre Val de Loire Renée Gailhoustet Résidence du Liégat, plan. c Frac Centre Val de Loire

Plus largement, ce qui surgit ici, autour de l’église de la Glorification, et à l’occasion de la traversée de passerelles, de couloirs, c’est tout un quartier, commandé à Jean Renaudie et Renée Gailhoustet dans les années soixante par la mairie communiste d’Ivry, soucieuse d’ancrer en centre-ville un logement social de qualité. L’occasion pour les architectes, de développer une ville autre, de places, de passages, de terrasses, loin des rêves modernistes de séparation des fonctions et du « poème de l’angle droit ». Au cœur de la promenée du Liégat, au pied des appartements, on trouve un lieu pour l’enfance, un docteur… Tout vient dessiner une cité de partage, qui se souvient peut-être de la Casbah (Gailhoustet est née à Oran), de ses villes superposées, mais qui les projette vers l’avenir.

Quelques instants d'Ad Vitam, vers le centre Jeanne Hachette. Photo ER Quelques instants d'Ad Vitam, vers le centre Jeanne Hachette. Photo ER

Il est vrai que c’est aussi un quartier fragile, parcouru ici et là de portes condamnées, de murs de parpaings... Le magnifique centre Jeanne Hachette, qui enjambe la rue Marat et traverse au premier étage tout un bloc d’immeubles, qui se ramifie, se poursuit en autant de chemins de traverse… se termine presque en terrain vague intérieur. Ses espaces les plus futuristes sont parfois aussi les plus abandonnés. Les projets que la mairie évoque depuis des années se font visiblement attendre. Le délabrement de la porte de l’église, dans Ad Vitam, est aussi celui d’un labyrinthe merveilleux hanté par la paupérisation.

Jean Renaudie, centre Jeanne Hachette. Photo ER Jean Renaudie, centre Jeanne Hachette. Photo ER

Tant et si bien qu’à la fin, le contraste saute à la gorge, s’affirme toujours plus. La science-fiction d’Ad Vitam, au détour d’un patio, d’une passerelle, fait bien surgir un futur… mais un futur qui n’a pas encore eu lieu, ou qui semble toujours menacé de se perdre. Un futur dont on ne s’est pas assez occupé. Un « avenir » relégué par une économie toujours plus cruelle. Mais qui reste vivant, comme une promesse. Qui garde en lui le possible d’une communauté autre que celles des clapiers à lapins – à la plage ou ailleurs.

Jean Renaudie, Centre Jeanne Hachette. Photo ER Jean Renaudie, Centre Jeanne Hachette. Photo ER

Le troisième volet d’Hunger Games avait fait sien ces merveilleuses Etoiles imaginées par Renaudie. Cela ne donne, dans Ad Vitam, que quelques apparitions. Le scénario a ses exigences. Le redécoupage du réel aussi : il ne faudrait pas trop s’y reconnaître. Autour de ces fugitives saisies, et comme pour les poursuivre, les élargir, on apportera pourtant sa part de science-fiction. Sa part d’images pour continuer de tisser, autour de ce centre-ville d’une beauté inépuisable, la promesse d’une autre saison, à laquelle on ne saurait renoncer.

Jean Renaudie, Place Voltaire. Photo ER Jean Renaudie, Place Voltaire. Photo ER

 

(A suivre, dans quelques jours...)

 

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