En Russie, politique du stade et science-fiction

Ça y est, ils sont là. Leurs vaisseaux cernent tout le territoire. A se demander si c’est vraiment la coupe du monde de football ou un remake d’Independence Day.

Les stades de la Coupe du Monde... ou l'invasion extraterrestre ? Les stades de la Coupe du Monde... ou l'invasion extraterrestre ?

Ça y est, ils sont là. Leurs vaisseaux cernent tout le territoire. A se demander si c’est vraiment la coupe du monde de football ou un remake d’Independence Day. Le jeu de la mondialisation se voit jusque dans la forme : plus les stades seront extra-terrestres, plus ils se verront d’ailleurs. Ils font surgir en pleine ville, jusqu’à l’aliénation, la quête du regard planétaire.

Il ne faut d’ailleurs pas s’y tromper : à sa manière, Independence Day dessine une géographie. Les extra-terrestres ne débarquent pas n’importe où. A surgir au-dessus de vos têtes, ils l’affirment : « vous êtes la terre », à tout le moins un de ses points nodaux. C’est bien pourquoi au cinéma les soucoupes intersidérales ne se posent généralement que sur les points du globe reconnaissables par le public le plus large. Le contraire serait un peu comique : imaginez un alien qui se poserait en plein cœur de… Saransk, tiens, par exemple… Une seule hypothèse serait possible : il viendrait voir Gérard Depardieu !

A dévoiler un peu partout les vaisseaux venus de l’au-delà, les villes russes ne subissent l’invasion que pour s’élever à l’échelle du monde. Jusqu’à l’absurde. A Saransk, qui compte 300 000 habitants, le stade de 45000 places (25 000 après réfection ?) accueillera bientôt le club de troisième division… La FIFA a par ailleurs exigé l’élargissement de l’aéroport, pour pouvoir accueillir des vols internationaux.

Les mêmes, quelques années plus tôt... Les mêmes, quelques années plus tôt...

Qu’importe, puisqu’il s’agit d’abord d’image ! Image pour image, l’occasion est pourtant belle de faire quelques comparaisons. A revenir vers ce qui a longtemps figuré sur le net comme la dream team architecturale, il faut bien constater quelques changements notables. A l’origine, le stade présumé de Krasnodar figurait ainsi dans la liste, et la ville a même lancé un important chantier. Assez loin, pourtant, des volumes dorés et fracassés des rendus informatiques initiaux… A la fin, Krasnodar s’est retrouvée avec un stade néo-classique.

Krasnodar, les différents stades du stade Krasnodar, les différents stades du stade

Et ce n’est pas la seule ville à avoir vu baisser ses ambitions. Le bel anneau, doré lui aussi, de Kaliningrad s’est métamorphosé en crapaud. Celui de Saransk s’est aplati. Le stade de Rostov a perdu la toiture en toboggan qui en faisait le prix. Le comble est atteint à Ekaterinburg : loin des multiples projets qui se sont succédé, on a juste ajouté au stade de vertigineux échafaudages. Du jamais vus, assurément…

Ekaterinburg, les différents stades du stade Ekaterinburg, les différents stades du stade

Ailleurs, il ne fait pas toujours bon s’approcher : les larges figures laissent place à un détail qui ne relève pas du raffinement le plus évident. Sauf à Saint-Pétersbourg, où un projet largement modifié de Kurokawa survit à dix ans de travaux et de modifications, on n’a guère fait appel aux architectes les plus renommés…

En est-il d’ailleurs besoin ? Les rendus informatiques ont circulé pendant des années, et largement fait leur travail. La télévision et les photos par drones s’occuperont du reste. Vus du dessus, même les grands cercles néoclassiques prennent une allure plus aérienne. Or il y a bien longtemps déjà que les stades convoquent le point de vue d’en haut, qui les magnifie à moindre frais – et embraye sur la dimension spatiale. L’exemple le plus flagrant : celui de l’Aréna de Kazan, qu’on compare ici et là, « vu d’en haut, à un nénuphar ». C’est sûr que d’en bas…

Le point de vue Googlemaps n’est pourtant pas sans avantage. On retrouve aisément la carte. En 2007, la Russie avait choisi pour les Jeux d’Olympiques d’Hiver le sud de la toute petite ville de Sotchi. Soit des stades à cinq kilomètres de la frontière, et ce, un an avant la guerre avec la Géorgie pour le contrôle de l’Abkhazie, de l’autre côté de cette même ligne. Trois ans plus tard, la candidate à l’organisation de la Coupe du Monde incluait parmi les villes initialement proposées – outre Sotchi elle-même – Rostov, à 70 kilomètres de la frontière ukrainienne et… Krasnodar, soit la ville d’importance la plus proche de la Crimée. Independence day, vraiment ? Ou L’Empire contre-attaque ?

Volgograd, du point de vue satellite à la politique © ФГУП Спорт-Ин

Le cas le plus flagrant de cette diplomatie des frontières avancées reste la promotion de Kaliningrad, l’ex-Königsberg de Kant, coincée entre la Pologne et la Lituanie, comme une des douze villes du Mondial. Pour les amateurs d’architecture, Kaliningrad était surtout connue pour son incroyable Maison des Soviets, d’une sublime brutalité. S’y adjoindra désormais le stade de Jean-Michel Wilmotte, qui ne déparera guère, sans le sublime. Au moins un Français pour gagner cette Coupe du Monde ! D’ailleurs, ce n’est que justice. A défaut de faire défiler les chars soviétiques sur les Champs-Elysées, comme le craignaient certains dans les années 1980, n’a-t-il pas tout récemment installé les bulbes orthodoxes les plus kitsch juste devant la tour Eiffel ? Ah, le triste spectacle… Retournons devant nos télévisions !

Kaliningrad, les différents stades du stade Kaliningrad, les différents stades du stade

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