Le bureau présidentiel, ou l’art au service du pouvoir

Contre-utopique, le bureau du président ? La présence remarquée de Shepard Fairey en arrière-fond de l’entretien télévisé d’hier a retenu l’attention. Quand l’art devient spectacle, mise en scène politique, il y a pourtant de quoi s’interroger.

Les dorures. Le tapis de Claude Lévêque. La tapisserie d’Alechinsky. On s’en veut de voir tout cela, d’y prêter attention. Mais la caméra ne cesse d’y revenir. Tout a été préparé. Les livres sur la table, Malraux sur le dessus de la pile.

Bureau présidentiel, interview télévisée du 15 octobre Bureau présidentiel, interview télévisée du 15 octobre

Le président a de la culture, qu’on se le dise. C’est sûr que Bern, à la place de Malraux, ça l’aurait fichu mal. Le président est moderne. Il a renoué avec l’art de son temps. Un petit air de De Gaulle, en même temps (ah, Malraux !), à tout le moins de Pompidou (ah ! Beaubourg, l’Elysée d’Agam !). Retour vers le futur. Les signes de renouveau, chez le président, s’accordent décidément bien avec les souvenirs d’un autre âge. (Et Alechinsky lui-même, dès les années soixante-dix, était déjà au sommet de son art ; Lang lui commande la fresque du ministère de la culture dès 1985… non loin du bureau de Malraux, tiens !)

Le tout, pourtant, hurle. Crache. On imagine l’effroi de l’architecte d’intérieur. Faîtes le test. Cachez un pan ou l’autre de l’image. L’Alechinsky s’accommode des dorures… mais ce rouge, mais ce bleu… Marianne met tout en l’air. Et, ô surprise, c’est là l’objet le plus explicitement politique.

L’œuvre est due à Shepard Fairey, acteur majeur du street art, qui l’a réalisée à l’occasion des attentats de Paris. Elle reproduit une fresque gigantesque, sur un mur d’immeuble du treizième arrondissement. Elle n’en est pas à sa première apparition. Les plus attentifs l’avaient vu dans le siège de campagne du président, et on l’a aperçue au-dessus de Rihanna. Avec elle c’est un peu de la rue qui entre à l’Elysée. Nouvelle merveille de l’en même temps. Un décor tout en richesses, que je brise du même coup (ah, ce rouge, ce bleu… la belle rupture !). Les salons et la street, en même temps. Qui a dit que la rue ne gouvernait pas ?

L’artiste, donc, est passé de la rue au bureau du président. Le rapt peut paraître brutal. C’est aussi lui qui jure. Shepard Fairey, sorte d’Orwell de la street, ne s’est-il pas fait connaître avec les belles affiches d’Obey, qui dénonçaient l’autoritarisme moderne ? Certains, sous le visage de Marianne, retrouveront en petit la face d’Obey. Quel avertissement ! Quelle haute idée de la politique !

Big Brother d'Orwell et John Carpenter, Invasion Los Angeles Big Brother d'Orwell et John Carpenter, Invasion Los Angeles

 

Shepard Fairey, Obey Shepard Fairey, Obey
Mais entre Obey et la Marianne présidentielle, il y a eu la campagne d’Obama, largement appuyée par Shepard et son affiche Hope. Soit, toutes proportions gardées, la phase d’affirmation, ou d’asservissement volontaire de l’artiste, comme on voudra. Le portrait qui devait faire peur finit par porter l’espoir… Hope, qu’on vous dit.

Shepard Fairey, Hope Shepard Fairey, Hope

C’est le fait même de la contre-utopie à la Orwell que de récupérer les signes de l’autoritarisme, le culte de la personnalité, etc. Et de les renverser. D’en montrer la face sombre. La carrière de Shepard Fairey suit pourtant un chemin exactement inverse. De la contre-utopie à sa récupération par le pouvoir.  De Staline à Big Brother… à Obey… à Obama… à Macron. Les mêmes signes, après un double retournement, revenant à la position de départ : oh le beau leader. Mais avec bien de la finesse acquise. Car nous ne sommes tout de même pas autocrates… D’ailleurs, qui oserait sérieusement évoquer un coup d’état ? Les voies du spectacle sont tout de même autrement plus douces, autrement plus persuasives.

De la critique de la culture autoritaire à la récupération par le spectacle politique, il n’y a qu’un pas, allègrement franchi. Les Simpsons, à l’époque d’Obama, ne s’y étaient pas trompés.

Hope revu et corrigé par les Simpsons Hope revu et corrigé par les Simpsons

Difficile, après eux, de ne pas penser à une autre œuvre de Fairey, et l’affirmation d’un autre héros, lui aussi légèrement survitaminé.

Shepard Fairey au service de Lance Armstrong, du temps de sa splendeur Shepard Fairey au service de Lance Armstrong, du temps de sa splendeur

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