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Billet de blog 18 mars 2018

La fondation Lafayette – entre anticipation et patrimoine

Après la fondation Vuitton, avant le réaménagement de la Bourse du Commerce par Arnault, la fondation Lafayette-Anticipation, confiée à Rem Koolhaas, voit le jour dans le Marais. Entre économie « créative » et rêve de modernité retrouvée, un geste architectural au moins aussi ambigu qu’élégant.

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On dira ce qu’on voudra, les ultra-riches ont le sens de la famille. Il faut en être. En ce moment, le pass d’entrée n’est d’ailleurs pas difficile à identifier. Une fondation artistique, rien de moins. Pinault à Venise et bientôt à l’ancienne Bourse du Commerce, Arnault au bois de Boulogne avec Vuitton… Ces jours-ci, les Galeries Lafayette inaugurent la leur, en grande pompe. On en voit des annonces jusque dans les salles de cinéma.

Le tout, s’il participe de l’ostentation traditionnelle, relève aussi évidemment de l’insertion dans une société dite « créative », qui tient pour son moteur même les qualités d’invention, artistique comme technique, et se doit de les exhiber. « See my creativity », « Regarde-moi créer », comme disent les sportifs, ou plutôt leurs équipementiers, dans les mêmes salles obscures.

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Il n’est pas sans objet, d’ailleurs, que la fondationnite aiguë touche de manière privilégiée le milieu de la mode. Le très beau Saint Laurent de Bertrand Bonello (de temps en temps, on voit des films, au cinéma) montrait avec acuité comment la mode avait pu se trouver déchirée entre une mythologie toujours reprise de la création, et l’industrialisation progressive de ses produits. Au-moment où celle-ci croît encore, l’édification d’une fondation artistique, sans parler des montages fiscaux qui l’accompagnent souvent, multiplie les avantages symboliques. L’appel au « grand architecte » (Gehry, Ando, etc.) rejaillit sur le créateur de mode érigé à son tour en « grand artiste », et réactive avec force la légende dont la mode a besoin pour se distinguer du prêt-à-porter.

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Une telle logique éclaire du même coup la partie jouée par les Galeries Lafayette. Car après tout, celles-ci ne créent guère. Elles vendent. Le statut de Grand Magasin qui fait leur fortune leur ordonne pourtant de se distinguer à tout prix des supermarchés en tous genres. Se confondre toujours plus avec la mode, avec sa créativité, tel est l’enjeu. Giulia Mensitieri, dans un ouvrage récent, Le plus beau métier du monde, s’attachait justement à la manière dont l’idée du luxe ruisselait jusqu’aux employés les plus modestes, les plus maltraités, de la chaîne commerciale…

Le choix de l’architecte, dans un tel contexte, fait immédiatement sens. Rem Koolhaas, Pritzker Price, organisateur d’une récente Biennale d’Architecture de Venise, a tout du starchitecte, créateur s’il en est. Mais il s’est surtout illustré, naguère, par la fondation Prada à Milan, dont nul ne conteste la réussite architecturale. Sur les sites d’architectures, l’inauguration de la dernière tour Prada et de la fondation Lafayette entrent presque en collision. De la maison de haute couture aux grands magasins, l’aura glisse sans solution de continuité.

Fondation Lafayette Anticipation

Koolhaas présente d’ailleurs un autre avantage. Tandis que la fondation Vuitton proposait, non sans bravoure, une architecture du superflu, de l’adjonction aussi luxueuse qu’inutile (les pans de verre superposés à l’édifice principal), notre architecte s’est consacré depuis bien des années à un style des plus sobres et des plus orthogonaux. La différenciation dans l’inclusion, rien de mieux. Pour répondre aux formes proliférantes de Dubaï, Koolhaas proposait un bâtiment tout lisse, tout blanc. Au baroque californien de Gehry / Vuitton répondra l’austérité hollandaise, pour ne pas dire protestante, du maître.

Fondation Lafayette Anticipation

Et il sait y faire. La fondation occupe dans le Marais un immeuble de la fin du XIXe siècle, jouant audacieusement de l’industrialisant en cours : le métal s’y mêle élégamment à la pierre. Mais l’intervention contemporaine se centre essentiellement sur la cour intérieure de l’édifice. Koolhaas y a dessiné trois plateaux de la surface de la cour, d’une simplicité à toute épreuve… mais fixés à d’énormes crémaillères. Et donc, amovibles ! Chaque exposition pourra faire varier les hauteurs sous plafond ! Plus encore : comme les plateaux sont eux-mêmes divisés en deux, le nombre de configurations possibles s’accroît d’autant. 49 espaces en un, qui dit mieux ?

La performance est remarquable. A cent mètres de Beaubourg, dont l’usine multicolore clôt la perspective de la rue du Plâtre, le rêve d’une architecture entièrement modulable fait retour. Et avec lui, les utopies dessinées d’Archigram, le New Babylon de Constant, la ville défaite chaque jour, refaite chaque nuit, au gré des désirs et des fêtes communes…

Fondation Lafayette Anticipation, entre deux plateaux

Koolhaas ne s’est jamais caché d’être un fervent supporter  de la modernité. Rue du Plâtre, il la poursuit, à la manière d’un Habermas architecte… ou du moins en réveille les fantasmes. Car l’architecture modulable n’a pas connu entre temps les développements prophétisés par Cedric Price ou Archigram. Koolhaas lui-même a bien bâti à Bordeaux une villa dont un des planchers monte et descend, et permet à son occupant, invalide, de parcourir verticalement sa large bibliothèque. Mais c’est là l’exception qui confirme la règle. A Lafayette-Anticipation, ce que vous allez voir « n’existe pas encore », affirment les publicités. Autant dire : n’existera jamais. Si l’ambiance des lieux que nous fréquentons quotidiennement se modifie de plus en plus à volonté, cette mutation perpétuelle tient assurément plus aux ressources digitales qu’à la mécanique mise en scène par la fondation, qui ferait aisément figure de flashback colorisé…

A l’heure de la Réalité Virtuelle, Lafayette-Anticipation laisse indéniablement un arrière-goût rétro-futuriste. Au cœur d’un bâtiment marqué par le véritable optimisme de la modernité, le dispositif de Koolhaas réinjecte du fantasme. Mais un fantasme passé, aussi bien, qui finit par patrimonialiser l’ensemble. Loin de l’élan tant vanté vers l’avenir, les plateaux mobiles consacrent comme valeur muséale la modernité en tant que telle. Le tout participant de ce que Boltanski et Esquerre nomment une économie de l’« enrichissement », loin de la production moderne, et faisant valoir au contraire un patrimoine singulier par la narration de sa singularité, ici son exacerbation symbolique.

La situation de la fondation, au cœur d’un Marais dont le paysage est évidemment intouchable, ne fait que renforcer ce passage au symbolique de la modernité. Mais le choix des matériaux, si notable, doit lui aussi être relu à cette lumière. Béton et poutres d’acier peints en mauve, caillebotis métalliques, plaques de métal perforé… Partout s’impose une esthétique de la sobriété, de la pauvreté même, traitée avec une indéniable élégance et d’autant plus agréable qu’on est au plus loin du besoin qui mobilise habituellement ces matériaux. Une certaine vision idéalisée de la mode en ressort, moins rapportée au luxe qu’à l’assemblage créatif de matériaux et d’objets communs. Mais c’est aussi l’assemblage en tant que tel qui finit par percer, le jeu de la construction. Et avec eux une certaine idée de la modernité passée, par la grâce de l’architecte, de la réinvention du social à la pointe extrême du luxe et de la délectation artiste.

Fondation Lafayette Anticipation, crémaillère et bancs en caillebotis

A Milan, la fondation Prada avait été installée dans une distillerie. Le rapport à la production moderne était présent d’entrée de jeu. Koolhaas, en un geste génial, avait couvert de peinture dorée l’un de ses bâtiments, signifiant assez par là la nouvelle valeur que pouvait prendre, au contact de l’économie créative, un patrimoine industriel jusque-là abandonné. Au cœur du Marais, il doit quelque peu sursignifier l’industrie qu’il s’agit de faire valoir. Mais l’artiste invité pour l’inauguration, Lutz Bacher, a eu l’heureuse idée de répandre sur la dernière plateforme une multitude de paillettes, que le public entraine avec lui vers les autres espaces. Finir une architecture aux paillettes ? Pas si bête. Leur rencontre avec les matériaux les plus austères de Koolhaas ne manque pas en tout cas de provoquer un étrange contraste, à la mesure de la distance dont joue admirablement l’ensemble du bâtiment.

Fondation Lafayette Anticipation, matériaux pauvres et paillettes

 Architecture modulable pour architecture modulable, on pourra aussi bien goûter celle du génial Fantazio…

Instantané #14 | Fantazio © LE TAP

A lire : Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Enrichissement – Une critique de la marchandise, Gallimard, 2017

Giulia Mensitieri, Le plus beau métier du monde, La Différence, 2018

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