Trepalium : quand la fiction éclaire l’architecture (I - Critique du mur)

Fable politique, la série programmée par Arte permet aussi d’interroger la ville réelle

I Critique du mur

Dystopique, la ville de Trepalium ? C’est ainsi qu’elle est le plus souvent présentée, et il est vrai que le mal, la corruption, y règnent en maîtres. Le réalisateur n’a guère fait d’efforts pour nous la rendre sympathique, ne fût-ce qu’un instant. De l’utopie, la ville garde pourtant quelques aspects, à commencer par cette architecture rutilante qui la compose. Là, tout n’est qu’ordre, luxe et propreté, et seule la maison close – réservé aux instincts les plus impurs – livre un espace à la dégradation. La zone extérieure, réservée aux chômeurs, fait d’abord contraste. Elle anoblit par sa pauvreté – comme chacun des actifs du centre-ville, redoutant par-dessus tout d’être déclassé, le répète sans fard.

capture-d-ecran-658 capture-d-ecran-658

Mais de l’utopie, Trepalium conserve également l’insularité, qui fondait l’Utopie de Thomas More, et est bientôt apparue comme un des fondamentaux du genre. Le mur protège la Cité accomplie des miasmes du dehors. Non sans inquiétude. Depuis Zamiatine (Nous deux) et Huxley (le Meilleur des mondes), soit deux des contre-utopies les plus fameuses, la muraille se substituant aux flots dénonce la pseudo-autarcie utopique qui ne fonctionne trop souvent, comme dans Trepalium, que sur l’exclusion et la crainte de l’exclusion.

C’est que le mur, qui sépare dans Trepalium l’ordre de la barbarie, et plus concrètement les « actifs » des « zonards », réapparaît au cœur même de la ville, pour réviser tous les rapports sociaux. Impossible ici de faire bande, de se rapprocher. Si le conjoint est de rigueur pour accéder aux postes de directions d’Aquaville, la principale multinationale de la Cité, on ne se soucie guère de sa disparition, moins encore de sa mise à dispositions de supérieurs, et l’on se défiera plutôt de chacun de ses travers. On enjambe aussi bien le cadavre de ses collègues, avec lesquels toute relation affective ne saurait être que factice. Le mur est partout, entre tous les personnages, dans toutes les têtes. Comment résister à ces pièces si étroites, toutes murs pour ainsi dire, dans lesquelles se prépare le candidat au poste de direction ? A ce puits de murs qui voit son interrogatoire ? Dans la maison de Ruben, le mur-écran s’est encore substitué à la fenêtre – il n’en est guère, apparemment, qui donne sur un paysage réel, et la vue extérieure montre que ce qui en tenait lieu a été systématiquement bouché. Si la paroi qui clôt la chambre d’enfant se révèle transparente, c’est encore pour signifier le mutisme de Maëlle, incapable de communiquer avec l’extérieur.

capture-d-ecran-756 capture-d-ecran-756

Voudra-t-on s’en assurer ? On comparera ces différents lieux avec les espaces plus élastiques de la zone, séparés par des draps, des bâches, qui ne vont pas sans difficulté – la prostitution de Lisbeth se noue à cette absence d’espace propre – mais qui jouent d’un passage toujours possible : là, dans le plus grand dénuement, la communication peut malgré tout avoir lieu.

Certes, de grade en grade, l’horizon s’éclaircit, l’on jouit d’une pièce de travail un peu plus grande, avec fenêtre, jusqu’à la piscine en terrasse de la Première Ministre. Mais celle-ci prend toutes ses décisions dans un bureau qui paraîtrait presque souterrain. Des murs seulement. Où la moquette murale jouxte le béton brut, sans enduit ni peinture. Comme si le mur devait être livré sans autre décorum, de la même manière que le mur d’enceinte ne jouit d’aucun agrément. Comme si le bunker se devait de se substituer à l’habitat – comme le révèle encore l’appartement du père de la Première Ministre, entièrement fait, lui aussi, de béton brut.

Perce, dans Trepalium, une critique violente de l’architecture, qui explique peut-être sa spectaculaire omniprésence. Ou, plus encore que de l’architecture, du mur. Du mur à nu : pure séparation ; pure brutalité, contre laquelle les corps ne peuvent qu’aller se râper, se blesser, sans issue possible. Et quelle que soit la cohérence du motif – esthétique, idéologique – l’on pourrait même s’en étonner. Car à saisir la Cité comme le double fantasmé de Paris, en proie à sa banlieue circulaire, ne faudra-t-il pas remarquer, au contraire, comment le vide, au niveau du périphérique, fait un bien meilleur effet que le mur ?

 

(A suivre) 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.