La perte des villes

Quand des villes que nous avons aimées, dans lesquelles nous avons vécu, il ne reste qu’amas de béton… Et que la fiction n’est plus d’aucun secours.

Evacuation d'Alep, décembre 2016 Evacuation d'Alep, décembre 2016

Une ligne d’autobus verts, traversant des rues en ruine, dans ce qui reste d’une ville. Seul trait véritable dans un ensemble qui paraît défait à tout jamais, et qui surprend lui-même par son ordre incongru. Il faudrait voir tout le reste, mais cela fait des mois, des années déjà, qu’on n’y parvient plus. Ne persiste que cette étendue indifférente à force de destruction, sans point de partage ni de reconnaissance. Cette indétermination, qu’une ligne de bus verts, soudain, ranime, rappelle au regard.

Nous avons reparlé, soudain, des moments vécus en ces murs, et que le désastre d’aujourd’hui semble presque vouloir reprendre. De ces retrouvailles si fragiles, notre part d’intimité en ces murs, que nous défendons à force de photographies.

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Voilà longtemps déjà que ce blog, et d’autres écrits qui l’ont précédé, parlent de villes, de leur destruction, de leur pixellisation… et que derrière elles veillent celles que j’ai réellement connues, qui n’étaient rien moins que des images, et que je ne peux plus regarder, qui s’effondrent vraiment, une à une, et dont je ne peux plus dire un seul mot, paralysé.

Ceux qui évoquent Guernica se souviennent-ils de ce qui suivit ? Sont-ils inconsciemment guidés par ce qui suivit ? L’ombre de destruction qui s’est abattue sur les villes après 1945, et en a profondément remodelé l’imaginaire, se nourrit de ces apocalypses renouvelées. Une angoisse sourde mine nos gestes, un désespoir. Nos cités ne sont plus resserrées sur leur seule géographie. Elles s’imbibent de ces désastres.

Et puis, il faut bien le dire : la désolation s’est déjà glissée parmi nous. Comment lire, ici même, sur l'ensemble de Médiapart, sous les photographies de villes dévastées jusqu’au dernier degré, les « commentaires » de ceux qui nient la violence même qui les a emportées ; de ceux qui nomment « libération » la destruction avérée ; de ceux qui hurlent à l’intervention impérialiste pour justifier, ou seulement atténuer, les interventions étrangères les plus brutales, les moins contestées. Les mots qui pouvaient nous rassembler ont été emportés. 

Sur les villes magnifiques que nous habitions, il y a déjà de cela bien des années, régnait une peur noire, absolument perceptible, humiliante. Le souvenir des répressions les plus sauvages hantait les rues, les maisons, brutalisait les conversations. Chacun se souvenait de la violence qui s’était abattue sur Hama, en 1982, et avait fait trente mille victimes en moins d’un mois. Chacun pouvait voir, à chaque entrée de ville, dans chaque rue, chaque échoppe, et jusque dans certains salons, le portrait du raïs.

Cette violence, à laquelle se sont adjointes les forces de régimes méprisables, a donné depuis lors toute sa mesure. S’il est bien difficile aujourd’hui de définir ses adversaires sur le terrain (sauf à les réunir sous une même appellation simplificatrice), en atténuer le pouvoir mortifère ne peut que contribuer à défaire nos récits communs. A aggraver un peu plus la destruction. 

Au milieu de cet insupportable vacarme, qui nous isole encore quand tout a déjà été perdu, on citera seulement le beau livre de Jalal Toufic, au titre étrangement maladroit : Le Retrait de la tradition suite au désastre démesuré. On n’en dira rien de plus. On en a même oublié le détail. Sous les fictions de ville qui se déploient dans ce blog, se multiplient, se répètent… luit pourtant le gouffre que ce mince ouvrage laisse apparaître, qu’elles tentent de reprendre, d’habiter, et qui les vide parfois de toute force.

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