Disparitions de Robert Venturi

Robert Venturi n’est pas seulement le père putatif du postmodernisme architectural que l’on salue ces derniers jours, avec admiration ou dédain. Son œuvre, construite aussi bien qu’écrite, ouvre de fait une politique nouvelle de l’architecture, qui dépasse de loin les jeux historicistes et mérite d’être interrogée. Hommage et relecture.

VSBA, Franklin Court, photo Jalbert Gagnier VSBA, Franklin Court, photo Jalbert Gagnier

Nécrologue ? Sans façon. Il est une autre actualité, un autre temps, que celui des morts et des naissances, sans parler de leurs commémorations. D’autres s’y collent volontiers. C’est leur travail. Une semaine a passé, pourtant, depuis la disparition de Robert Venturi, et le paysage post-mortuaire ne manque pas d’étonner. Le génie de l’architecte, du théoricien aussi bien, a suscité la voix des critiques, des culturels… Mais l’hommage des architectes se fait moins pressant. Sur Dezeen, qui domine les sites anglophones consacrés à la discipline, les commentaires des lecteurs sont bien souvent acerbes. Et l’on ne retrouve pas l’unanimité cérémonielle qui accompagna naguère la disparition de Zaha Hadid. Les « starchitectes » se montrent discrets, sinon silencieux. Quelque tabou, peut-être, reste associé au père putatif de ce « postmodernisme » dont on craint visiblement la contamination…

« Avez-vous lu Victor Hugo ? », pouvait écrire naguère Aragon. « Qu’avez-vous lu de Venturi ? », vaudrait-il mieux dire ici. Car l’homme a donné au moins deux livres, qui ont su en leur temps révolutionner le discours de l’architecture : Complexity and Contradiction in Architecture, en 1966, et Learning from Las Vegas six ans plus tard. Le second, co-écrit avec son épouse Denise Scott Brown (et Steven Izenour) s’est imposé jusque chez les non-architectes : les photos du voyage de recherche jouxtent dans la culture commune les stations à essence photographiées par Ed Ruscha. Quelque chose comme une poursuite du pop art au pays de l’architecture…

Le premier ouvrage, De l’Ambiguité en architecture, devrait pourtant être glissé entre toutes les mains. A commencer par les plus profanes. Il n’est guère de manuel de lecture plus éclairant, plus aimable, plus varié que celui-ci. Une façade renaissance, une colonnade néoclassique, un bâtiment moderne s’y trouvent résumés, analysés, en quelques lignes. L’œil apprend à se déplacer, à fixer tel ou tel élément, non dans la perspective lexicale des dictionnaires (arche, architrave, archivolte…), ni même l’interprétation symbolique (le corinthien au-dessus du dorique, etc.) que dans la mise en place d’agencements complémentaires … qui viennent in fine diverger. Un bâtiment peut-il être à la fois symétrique et dissymétrique, double et unique, ses éléments décoratifs ou utilitaires peuvent-ils tracer deux ordres indépendants ?

De la lecture au dessin : Sullivan / VSBA, une architecture peut-elle tout à la fois être symétrique et asymétrique ? De la lecture au dessin : Sullivan / VSBA, une architecture peut-elle tout à la fois être symétrique et asymétrique ?

C’est aussi qu’en fixant son regard sur les superpositions d’ordres divers, Venturi évitait tout le piège du langage de l’architecture auquel se laisseraient prendre bien des critiques postérieurs. Moins que de la traduction, du parallèle, le sens naît ici d’abord de la disjonction. C’est elle, et sa résolution contemporaine dans une architecture unique, qui sont amenées sur le devant de la scène et s’imposent, tous styles confondus, comme la qualité majeure de l’architecture : savoir intégrer l’hétérogénéité, la dissension, telle est la vertu première de celui qui aménage un territoire.

Ce faisant, Venturi livrait une critique moins esthétique que politique de la réduction à l’œuvre dans le modernisme architectural. A toutes les échelles, ce dernier s’était fait le champion d’une cohérence sans faille. Unité de l’extérieur architectural et de l’intérieur qu’il ne fait que révéler, report de cette première unité sur les fonctions des diverses pièces et bâtiments comme seul et ultime déterminant de la forme architecturale, insertion du bâti dans la grille d’urbanisme, conception globale de « villes contemporaines de trois millions d’habitants »... Et si l’appauvrissement stylistique du modernisme architectural relevait d’abord d’une entreprise totalitaire ? De la recherche d’une adéquation / adhésion toujours plus forte d’un ordre à un autre, d’une échelle à une autre, sans la moindre échappée ?

Robert Venturi, Vanna House Robert Venturi, Vanna House

A toute « simplification » de son art, Venturi préfère la recherche de « l’unité difficile, à rejoindre par le biais d’un processus inclusif, et non l’unité facile, obtenue par le biais d’un processus d’exclusion ». Les mots ont un sens. Politique, on l’a dit. Et trouvent une merveilleuse illustration dans la Vanna House, réalisée pour la mère de l’architecte en 1962.  Les formes les plus diverses, géométriques (le carré, le triangle, l’arc de cercle…) typologiques (l’énorme cheminée…), semblent entrer en une douce collision – que vient dramatiser la faille centrale de l’édifice. Plus savamment encore, les allusions viennent s’entremêler, entre le toit Shingle, la fenêtre horizontale à la Le Corbusier… ou la faille elle-même, qui se souvient de la Casa del Girasole de Luigi Moretti.

Car Venturi, tout à son « unité difficile », pratique explicitement, systématiquement, le collage – non sans perturber l’histoire de l’architecture elle-même. Comme le remarque Peter Eisenman, celui que l’on considère comme le père du postmodernisme, et qui est célébré ces jours-ci en ces termes, introduit en fait dans sa discipline les outils mêmes de la modernité, telles que la définissent en littérature ou peinture un Joyce, ou un Picasso : le collage, l’ambiguïté, la complexité… Ce qui, une fois encore, ne manque pas d’interroger la situation historique du modernisme architectural, et place Venturi au carrefour d’une mutation moins simple qu’on ne le prétend bien souvent.

Il ne faudra guère l’oublier quand on se gaussera du « postmodernisme » de Venturi réduit au simple collage historiciste – qu’il peut pratiquer, entre autres manières. Car si l’héritage de Venturi passe par les postmodernes étiquetés que Sont Graves, Moore ou FAT, il n’en innerve pas moins toute l’école de la complexité qui leur répond, et emprunte des voies stylistiques bien diverses. Comment comprendre les bâtis contradictoires de Peter Eisenman sans l’ouverture de Venturi à cette autre lecture de l’architecture ? Comment envisager les surimpressions de Tschumi, à la Villette, au Fresnoy, à Athènes…, sans en passer par l’analyse de la surimpression dans Complexity and Contradiction in Architecture ?

Tout à son amour des contradictions, Venturi vient décoller / décaler l’architecture de l’ordre qu’elle est censée planifier. L’ordre vaut moins que le jeu qu’il permet – qui l’anime. Et les formes, qu’elles soient historicistes ou modernes, valent peut-être moins que cette distance, cette distanciation voudrait-on dire, que la contradiction inscrit en elle. Les adversaires irréconciliables du postmodernisme devraient y penser : les références historiques, si elles inscrivent le bâti au cœur d’un contexte qu’elles peuvent sembler consolider, viennent aussi en inquiéter la stabilité, la réalité. L’ironie, que Venturi maniait avec génie, est une vertu trop souvent ignorée des architectes.

VSBA, la "colonne ironique" de l'Allen Memorial Music and Art Museum VSBA, la "colonne ironique" de l'Allen Memorial Music and Art Museum

Le goût de l’aplat, du collé, chez Venturi, rime ainsi avec une déréalisation, une fragilité nouvelle de l’architecture, que disent aussi, programmatiquement, la faille au cœur de la Vanna House… et l’étrange autonomisation de ses murs, comme d'un château de cartes. On est bien loin, avec notre homme, des impressionnants monuments que les starchitectes édifieront tout autour du globe. Son extension pour la National Gallery, sur Trafalgar Square, dit aussi cette modestie nouvelle : on peut ne pas la voir. On imagine assez ce qu’un Libeskind – qui projetait un gigantesque cristal brisant la façade de l’Albert & Victoria Museum – eût fait en un lieu aussi emblématique.

Alors, postmodernisme, vraiment ? Oui, si l’on entend par ce mot l’ouverture d’une ère nouvelle, une posture plus qu’un style. Et si l’on voit encore dans le mélange des registres et l’accueil des motifs populaires une manière d’éloigner l’architecture de sa noblesse fantasmatique. Avec la leçon de Las Vegas s’accomplit finalement le goût pour une matière méprisée des élites architecturales, et dont la présence seule mine la majesté du bâti. Le mauvais goût s’affirme comme arme contre la distinction bourgeoise (les héritiers les plus délicieusement kitsch, FAT, n’hésiteront pas à convoquer Bourdieu). Rien ne sera épargné.

Las Vegas, Musée du néon, 2018 Las Vegas, Musée du néon, 2018

Sous la lumières des néons et de leurs fascinants totems, l’architecture, il faut bien le dire, se trouve une nouvelle fois mise en risque. A la définir comme un "hangar décoré", Venturi et Scott Brown semblent presque mettre de côté tout travail proprement architectural des formes – et limiter à outrance leur domaine d’intervention. Bien des praticiens ne le leur pardonneront guère. Dans sa modestie renouvelée, cette reconnaissance de la boîte, en-dessous des aplats communicationnels, a pourtant quelque chose d’étrangement radical. Et s’il fallait y voir l’équivalent des propositions les plus audacieuses de Superstudio ou Archizoom sur le devenir de la discipline ? A l’heure de l’industrialisation accomplie de la production, l’architecture ne pourrait plus guère échapper à son destin préfabriqué… On connaît les propositions contre-utopiques des avant-gardes de cette époque – et la manière dont elles seront reprises, par Koolhaas notamment, prêchant la floraison de l’hétérogénéité au cœur même de l’homogénéité construite…

Superstudio, Monument Continu / Venturi, "I am a monument" Superstudio, Monument Continu / Venturi, "I am a monument"

Venturi aura pratiqué la disparition de l’architecture avec moins de fracas, et comme en s’amusant. Au moins ses petites boîtes auront-elles évité le goût du sublime propres aux rêves XXL de Superstudio ou Koolhaas, et qui se retrouvent dans des réalisations comme la tour de la CCTV, celles de De Rotterdam ou les divers empilements d'Ole Scheeren en Chine. « I am a monument » dit un des hangars de Venturi. Et c’est assez mettre en crise l’idée même de monument. A la ville hérissée de mégarchitectures minérales, d’immeubles-villes clos sur eux-mêmes, Venturi et Scott Brown auront finalement préféré la prolifération des mots et citations en tout genre : « l’architecture maniériste comme communication pour le multiculturalisme d’aujourd’hui et de demain ». Un tel programme mériterait d’être à tout le moins honoré.

VSBA, Lieb House VSBA, Lieb House

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.