Citoyens et intermittents du spectacle : l’Odéon retrouvé

Ce lundi, l’Assemblée Générale convoquée par les intermittents du spectacle faisait resurgir la dimension citoyenne de la place de l’Odéon, et l’ombre d’un urbanisme proprement révolutionnaire.

Etonnant spectacle que celui qui se donnait à l’Odéon ce lundi, ou plutôt devant l’Odéon. Une Assemblée Générale avait été appelée par les intermittents du spectacle qui occupaient le théâtre de l’Odéon. Mais les accès, comme de bien entendu, en avaient été interdits par une ligne de CRS. Depuis le toit, au-dessus de banderoles militantes accrochées en façade, en dessous des mots tracés au néon : The world is yours, qui n’avaient peut-être jamais trouvé meilleure application, les occupants haranguaient la place à l’aide d’un microphone. En bas, un autre microphone permettait à qui le voulait de leur répondre, et de s’adresser du même coup à la petite foule réunie sur la place, quelques centaines de personnes.

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On ne sait pas assez que le théâtre de l’Odéon, initialement, se poursuivait par deux arches latérales, qui le reliaient aux bâtiments immédiatement adjacents, et l’intégraient organiquement à la place. Celle-ci a néanmoins conservé sa forme en demi-cercle légèrement aplati, que souligne la belle régularité des bâtisses. Sous la direction de Charles De Wailly, la découpe urbaine de la place avait accompagné le dessin architectural du théâtre. A l’amphithéâtre intérieur de la salle de spectacle correspondait l’amphithéâtre au cœur de la ville, à même de réunir les citoyens. « Il ne manquait plus que les gradins et le velum, ajoute Daniel Rabreau, pour que la place du théâtre devienne elle-même, réellement, une aire de spectacle populaire ».

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En ce lundi, la vocation de la place se trouvait réactivée. Le toit offrait une spectaculaire tribune, et l’assemblée populaire se logeait dans la place. Pour un peu, certains se seraient souvenu de ce « Projet conçu par le Citoyen David – plus connu pour son œuvre de peintre –, et tracé par De Wailly sur les plans de la salle d’Opéra », en 1793, soit en pleine Révolution Française, et que rappelle le même Daniel Rabreau :

« Le théâtre français est isolé, la place en face du péristyle est demi-circulaire, elle a 240 pieds de diamètre, sept rues droites y aboutissent : cette forme des amphithéâtres anciens a donné au Citoyen David l’idée d’employer la place du théâtre aux fêtes populaires mais surtout à l’Instruction Publique.

Voici les dispositions du plan :

1° au centre du péristyle est la statue de la Liberté ;

2° en avant du perron règne un grand plateau élevé, propre à recevoir un nombreux orchestre, au centre domine une tribune aux harangues ;

3° trois gradins, construits en pierre, bordent les trottoirs circulaires de la place ; les fenêtres des maisons qui l’environnent contiennent encore un grand nombre de spectateurs ;

4° pour garantir le peuple assemblé de la pluie ou d’un soleil trop ardent, on pourrait tendre sur ce demi-cercle, une toile qui le couvrirait entièrement. »

Il pleuvait effectivement ce lundi soir, y compris du gaz lacrymogène liquide. Les CRS qui avaient entrepris de dégager la partie centrale de la place, entourée de chaînes, entendaient certainement libérer le « plateau élevé » imaginé par le Citoyen David, et la « tribune aux harangues », qui eût effectivement facilité cette Assemblée urbaine et son œuvre d’« Instruction Publique ». Malheureusement, leur violent mouvement ne fit que dégager un grand vide : celui d’une place à vocation politique, mais reprise par la seule brutalité.

A l’arrivée des renforts casqués, la foule chantait, non sans s’en amuser, sur un air connu de Star Wars.

Il est un génie des lieux. Il est un génie des peuples. Les deux, ce soir, sans forcément se reconnaître, étaient au rendez-vous.

 

 

 

A lire : le très bel article de Daniel Rabreau, « Un forum au cœur du Paris révolutionnaire. Le projet de théâtre des arts de Charles de Wailly, 1798 », dans la non moins belle revue L’Ivre de Pierres, n° 1 (Jungmann, Aubert, Stinco, Tonka), 1977. Eminent spécialiste de la période, Daniel Rabreau a également consacré un ouvrage à Charles de Wailly, peintre architecte dans l’Europe des Lumières, ainsi qu’un autre sur Apollon dans la ville – Essai sur le théâtre et l’urbanisme à l’époque des Lumières

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