L’architecture et ses ouvriers II : Wang Shu et les ouvriers-artisans

Les ouvriers, loin d’être entièrement soumis à l’œuvre bâtie, peuvent-ils y travailler vraiment ? Y laisser la trace de leur présence, de leur créativité ? A l’ occasion d’une conférence de l’architecte chinois Wang Shu, une vieille exigence du mouvement Arts & Crafts resurgit, et avec elle le désir d’une communauté véritable.

Ce vendredi 25 janvier, date mémorable, le pavillon de l’Arsenal accueillait l’architecte chinois Wang Shu. La salle était comble pour écouter le Pritzker Price (l’équivalent du prix Nobel pour la discipline) venu présenter ses dernières réalisations : la rénovation d’un village, et l’édification d’un gigantesque musée à Fuyang. Son jeu entre formes chinoises et occidentales – pour une Chine ouverte sur le monde sans s’y dissoudre –, son traitement paysager de l’architecture, son usage des matériaux traditionnels ont fait de chacune de ses œuvres un des points fixes de l’architecture d’aujourd’hui. On n’y insistera pas ici.

Wang Shu durant sa conférence au pavillon de l'Arsenal Wang Shu durant sa conférence au pavillon de l'Arsenal

On se concentrera plutôt sur la fin de la conférence : l’architecte avait prévu de montrer un film plutôt bref, d’une dizaine de minutes. L’usage est désormais établi. La caméra permet d’exhiber le bâtiment sous ses meilleures coutures, à ses meilleures heures. Dans ce cas, pourtant, toute la première moitié du film ne montrait que les ouvriers. Qui cassaient des pierres, les taillaient plutôt, avec un savoir-faire évident, les assemblaient, les fixaient, choisissaient des tuiles… L’architecte et sa femme, Lu Wenyu, qui travaille à ses côtés, fixaient l’écran et ne perdaient pas de vue ces visages, ces gestes… Et nous non plus. Tout à coup, dans ce lieu réservé aux conférences des grands hommes surgissaient ceux qui restent si souvent invisibles. Ceux qui, en Chine, n’ont bien souvent même pas le passeport de citadin et ne sont sur le chantier que de manière clandestine, alors même que leur vie y est rivée.

La seconde partie du film, les belles images, prenaient là un sens différent. Car c’était l’œuvre de tous ces hommes réunis, le fruit de leur travail, de leur expérience. Et l’on se souvenait de cette anecdote que l’architecte venait de rapporter, des difficultés qu’il avait rencontrées avec ces mêmes ouvriers pour la réalisation du toit en tuile. « La première fois, le résultat n’était vraiment pas bon. Il fallait tout refaire. Les ouvriers ne comprenaient pas ce que je voulais. Alors je me suis mis dans la cour, et j’ai montré le ciel. Les nuages, là. Je veux que le toit soit comme ces nuages. »

Wang Shu / Amateur Architecture Studio, Musée de Fuyang Wang Shu / Amateur Architecture Studio, Musée de Fuyang
   

On résume de mémoire. L’image du toit montrait pourtant assez que les tuiles, dans la répartition nouvelle qu’avaient réalisée les ouvriers – sans schéma autoritaire et sur cette indication pour le moins nébuleuse –, avaient dessiné l’équivalent le plus exact, le plus touchant, des nuages. De leur vapeur. De leur liberté. L’architecte pouvait d’autant plus insister sur la beauté du résultat que cette beauté n’était pas seulement la sienne, qu’elle était l’effet d’une communauté de travail. Des exécutants, Wang Shu avait fait des co-créateurs.

Ce faisant, il mettait d’ailleurs en pratique cette Chine ouverte qu’il appelait de ces vœux, et revigorait une lignée architecturale qui remontait au mouvement anglais d’Arts & Crafts. Ruskin, dans ses Pierres de Venise s’en prenait déjà au milieu du XIXe siècle aux « cités-usines » où l’on fabriquait « de tout sauf des hommes », et où la production machinique passait par « l’avilissement de l’ouvrier ». Ce dernier, pour Ruskin, devait garder quelque chose de l’artisan, de ses capacités créatrices, dont le bâtiment conserverait la trace dans sa « sauvagerie ». Aux murs bien lisses et comme abstraits de leur origine, Ruskin préférait ceux qui rappelaient à chacun les mains qui les avaient édifiés – comme le savoir qui leur était propre.

On sait assez comment William Morris devait s’inspirer de ces vues pour les intégrer à ses vues socialistes et son rêve de cité renouvelée. Comment aussi la « sauvagerie » du mur devint un des marqueurs de l’architecture Arts & Crafts. A côté des parois sublimes du musée de Ningbo, par exemple, il faudrait idéalement placer ceux de The Barn, d’Edward Prior. Car il ne s’agit pas seulement d’esthétique. Au travers des murs passe, qu’on le veuille ou non, l’horizon d’une communauté véritable.

Edward Prior, The Barn / Wang Shu AAS, Musée de Ningbo Edward Prior, The Barn / Wang Shu AAS, Musée de Ningbo

Historiquement, Arts & Crafts dut laisser la place au Bauhaus et à sa tentative de poétiser l’industrialisation, plutôt que de poursuivre l’artisanat proprement dit. Au pavillon de l’Arsenal, les plans larges du musée de Fuyang ne manquaient pas de cruauté. A peine l’objectif se reculait-il que resurgissait cette Chine de tours toutes identiques, ce paysage de stèles colossales, ou de villas comme photocopiées. Une goutte d’eau dans la mer construite, tel apparaissait le musée de Fuyang. Un îlot, cerné de toutes parts. Et sa conception semblait même avoir intégré ce contexte sans merci. A force de s’inspirer des merveilleux paysages peints traditionnels, le musée, de l’extérieur, se concentrait sur un seul point de vue : depuis le fleuve. De l’autre côté, un très haut mur le séparait définitivement de la ville – ou de qui en tient lieu – et tentait encore de la cacher au regard.

Wang Shu durant sa conférence au pavillon de l'Arsenal Wang Shu durant sa conférence au pavillon de l'Arsenal

Qu’importe. Qu’un homme doué d’une conception formelle des plus éminentes fasse passer à travers elles une tel rêve ; qu’aussi isolés, un couple, une agence, parviennent à maintenir cette exigence de communauté au cœur d’une Chine en plein bouleversement, et qu’ils trouvent à la mettre en œuvre, réellement, pratiquement – voilà qui ne pouvait que susciter l’admiration.

 

 

A lire : Peter Davey, Architecture Arts & Crafts, Mardaga

            En français, Wang Shu, Construire un monde différent conforme aux principes de la nature, Edition des Cendres / Cité de l’Architecture

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