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Billet de blog 31 oct. 2022

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Aux « Instants chavirés », Anne-James Chaton fait résonner la caisse enregistreuse

Avec « I am inspired », le poète Anne-James Chaton expose une partie de son œuvre presque entièrement nourrie par l’obsession du ticket de caisse. Une manière, à partir d’une écriture empruntée, de déstabiliser les identités et de les confronter à leur enregistrement. Dans le regard porté sur ce qui nous entoure tout en restant invisible, une exposition aussi frappante que politique

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Anne-James Chaton, exposition aux Instants chavirés

« Be inspired », « Just do it »… peut-on vraiment habiter ces mots d’ordre ? Les prendre en première personne ? I am inspired, l’exposition d’Anne-James Chaton aux Instants chavirés, à Montreuil, y répond comme si de rien n’était. Il fallait bien le poète de La Vie de je pour y apporter quelque clarté. D’ordinaire, les affirmations de ce « je »-là frappaient par le léger décalage qu’elles cultivaient à loisir : « je se soigne », « je est correspondant »… Apposée sur des documents attestant de la chose (devis, ordonnances…)… et la privant tout à la fois de toute aura subjective, l’anomalie grammaticale semblait faire apparaître l’étrangeté si familière d’une vie entièrement inscrite au registre de la bureaucratie et du commerce. Cette fois-ci, la formule est juste. Mais le slogan persiste et la déréalise aussitôt. On ne fait pas une phrase d’un slogan, pas plus (Paulhan l’avait assez montré en son temps) qu’on ne modifie la lettre d’un proverbe. Les slogans tissent la morale de notre temps, à cette différence près que nous ne pouvons plus y être.

« I am inspired » : voilà bien le paradoxe qu’il fallait à un poète qui ne tire sa matière que de l’extérieur, et si souvent de l’extérieur le plus anonyme. Son « journal », tenu avec une régularité sans faille sur Instagram, se réduit ainsi à une série de tickets de caisse, dont le patchwork, sur un mur des Instants chavirés, compose la vie du rhapsode. Qu’on ne s’y trompe pas : il n’y va d’ailleurs pas que de la réduction ad absurdum. Anne-James Chaton entend bien, par sa récolte quotidienne, relever ces infimes écritures qui nous échappent. L’infra-ordinaire, eût dit Georges Perec. Avec cette idée-clé chez notre poète : qu’une telle attention pour les écrits minuscules participe d’un même regard que celui qui redécouvre les vies les plus humbles. L’invisible, l’invisibilisé, sont toujours politiques. Et il faudrait peut-être ici définir une « politique du ticket de caisse », au-delà de celle du pouvoir d’achat.

Anne-James Chaton, exposition aux Instants chavirés

Cela se traduit, aux murs des Instants chavirés, par d’étonnantes assomptions : le ticket de caisse en marbre ou en mosaïque, rien de moins. La reconnaissance et l’ironie tout à la fois. L’avènement et le détachement par l’humour. La possibilité d’un regard. Ailleurs, le billet d’entrée d’un musée, largement agrandi, s’est substitué au tableau qu’il abrite… en une revigorante parabole sur le monde de la culture, et la situation d’un art qui ne saurait y échapper un peu qu’en en exhibant les nouvelles modalités.

On a fait grand cas, ces derniers temps, de l’apport critique de Kenneth Goldsmith et de sa défense de l’uncreative writing (une traduction de ses principaux articles a paru en traduction aux éditions Jean Boîte). Il faudra peut-être reconnaître, de ce point de vue, qu’Anne-James Chaton en représente, et depuis bien longtemps, un des pratiquants les plus acérés. Avec un indéniable brio. Son dernier ouvrage paru, Populations (POL, 2022), propose ainsi des descriptions des peuples du monde les plus divers. A cette seule condition : qu’elles se composent uniquement de bribes de textes canoniques de ces peuples-mêmes. Le retour sur soi de ces « je » gigantesques y trouve une défamiliarisation sans égale. A l’heure de l’assignation à résidence identitaire, c’est la première personne qui une fois encore se voit inquiétée et rendue à la pensée, sans ménagement.

Aux Instants chavirés, la politique du ticket de caisse a d’ailleurs trouvé une nouvelle échelle. La cueillette quotidienne n’y aura pas suffi. Anne-James Chaton aura voulu s’emparer de la machine qui les produisait. Associer toute son écriture à ces petits rouleaux qui dévident tout le jour, sans que nous y prenions garde, leurs décomptes comme leurs remerciements. Il y aura saisi des volumes entiers, revenus aux temps archaïques du rouleau : Les Fleurs du mal, de Baudelaire, La Divine Comédie, de Dante… La Société du spectacle de Debord reproduite sur un interminable ticket de caisse, dûment rembobiné, voilà assez dire l’ironie féroce qui touche cette pratique. Purs objets illisibles, les rouleaux d’Anne-James Chaton figurent assez la réification des textes toujours à l’œuvre. Et la nécessité de se les réapproprier, quelle qu’en soit la manière.

Anne-James Chaton, exposition aux Instants chavirés

Les Instants chavirés proposent ainsi d’étranges amoncellements de ces fines bandes si familières que nous les en oublions. Renseignements pris, elles accueillent des discours de Gorbatchev ou Arafat. Toute une époque dont les espoirs ont été aujourd’hui presque réduits en cendres… et dont les éminents discours s’enchevêtrent désormais au ras du sol. Des dizaines et dizaines de mètres sens dessus dessous, tout de même. Pour un moment, on se prend à penser aux kilomètres qui sortent chaque jour de ces caisses enregistreuses, et dont la documentation, si fidèle, si précise, noie, que nous y prenions garde ou non, les livres que nous lisons, les discours que nous pouvons entendre. L’encre de ces moulins à prières commerciaux n’est pas faite pour durer. La Vie de je y retrouve une touchante fragilité. La situation collective est peut-être plus cruelle. Les mots qui firent rêver une part de l’époque (mais Anne-James Chaton y crut-il seulement ?) ne tarderont pas à s’effacer, laissant comme sans mémoire les étranges lacis de papier.

Tout doit disparaître. L’exposition aussi. Il ne reste qu’une semaine pour la visiter.

Exposition jusqu’au 6 novembre, avec un « finissage » en présence de l’artiste le dimanche après-midi. Entrée libre au 2 rue Emile Zola, Montreuil.

A l’occasion paraît un livre aux éditions Daisy, « I have the solution for the planet » revenant sur les diverses explorations plastiques d’Anne-James Chaton, où l’on trouvera de très nombreuses illustrations, accompagnées de textes de Frédéric Boyer, Jo Melvin, Emmanuel Thiboux et Carsten Nicolai (Alva Noto).

Anne-James Chaton, I have a solution for the planet, 2022

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