Que fête-t-on, au juste, le 1er mai ?

Que s’en va-t-on au juste fêter, le 1er mai, muguet au poing pour une belle, fût-elle sa maman ?

Pour Mériem

Que s’en va-t-on au juste fêter, le 1er mai, muguet au poing pour une belle, fût-elle sa maman ?

Que s’en va-ton fêter au juste depuis qu’en 1890, en mémoire des grévistes de Chicago du 1er mai 1886 qui avaient profité de la date de fin de l’exercice comptable des entreprises américaines pour tâcher d’obtenir la journée de huit heures, la deuxième Internationale a déclaré le 1er mai journée de manifestation?

Le travail selon Saint-Simon, celui dont le fondement est l’utilité ?

Celui de Ricardo, dont la valeur est liée à l’effort fourni ?

Le travail de Stakhanov, celui dont l’exercice honore ?

Celui de Lafargue ou Kierkegaard, dont l’exercice est un obstacle objectif au bonheur supérieur ?

Celui de Smith, qui s’autorégule, celui de Keynes, qu’il faut réguler ?

Celui qui harasse et livre à tous les dangers, du travailleur illégal ?

Celui, qui harasse et met en danger moral, du travailleur légal qui se pensait homme, un peu comme l’homme de Primo Levi, lorsqu’on le pensait recours chiffrable, variable ajustable, hochet électoral ?

Celui qui immole debout la vie durant des employés livrés pieds et poings liés à l’absence de sens, à l’errance technocratique, à l’abus de pouvoir en quoi consiste le fait de retirer sa signification à l’ouvrage ?

Celui qui conduit l’immolé à tirer les conséquences pratiques de sa condition, sur telle aire sordide de parking ?

Celui du banquier central qui hausse les taux d’intérêt, la valeur de l’argent, de sorte qu’il soit plus difficile à l’Etat de rembourser cette dette qui lui interdit d’être Etat tout à fait, cette dette dont la valeur toute relative est fixée par ceux de ses fils, élevés dans le sein dispendieux de ses grandes écoles, qu’il a voulu émanciper en en faisant des banquiers centraux ?

Et son corollaire : celui du politique s’interdisant à lui-même, en inventant la valeur de la monnaie qu’il frappe, de refonder la cité qui la frappe ?

Celui de l’agioteur de Bourse qui œuvre de la souris à faire se poser, loin de chez lui, la truelle, le pinceau, la charrue, le filet ?

Celui de l’enseignant devenu fossoyeur docile de sa propre cause, réducteur de têtes toujours plus incapable de rencontrer, dans le salaire perçu, les conditions de l’entretien de ce qui fut son métier ?

Celui du citoyen éco-responsable, à la fois rédempteur vertueux du pouvoir politique et nostalgique dangereux d’un Eden pré-politique ?

Celui du bio-éthicien qui subordonne le corps des hommes à la marche des faits sociaux, ce travail contre la mort, ce travail qui fait un barrage contre le suprême océan ?

Celui du législateur qui a fait du vide du droit une menace là où elle était le lieu d‘une aventure possible ?

Celui des syndicats, que l’on verra défiler aujourd’hui devant des vitrines souvent illuminées, et qui ont, au fond, emprunté le pas lourd du contemporain, accepté d’œuvrer à la réduction aux marges d’une donne qu’ils savent pourtant vendue non tant aux possédants qu’à la monnaie elle-même, objet célibataire, autonome et tyrannique comme un regard d’enfant silencieux ?

Travail souffrance, travail valeur, travail émancipateur, travail inféodant, facteur de mystique, travail pour vivre, travail pour ne plus mourir, travail pour soi ou contre soi, pour ou contre l’avenir, travail croissant, travail décroissant, travail créateur de valeurs, travail destructeur desdites valeurs ?

Ou bien…ou bien.

Sait-on au juste ce que l’on fête, aujourd’hui, en ce jour férié de moins en moins chômé ?

Sait-on au juste ce que l’on revendique : plus de plus, moins de moins, moins de plus, plus de moins, en une litanie ad libitum qui désespère, qui bourrelle ?

Sait-on au juste ce que l’on fête, sinon l’absence croissante d’un « sens de ce qu’on fait » ?

Sinon un pur effet sur le corps et sur l’âme ?

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