Entre Gaulois et Franc, la gauche de toujours

Un peu d’Emmanuel Macron a lu Michelet. Pas tout Emmanuel Macron, et pas assez, peut-être.

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Pour Meriem. Et pour Thierry.

 

Un peu d’Emmanuel Macron a lu Michelet. Pas tout Emmanuel Macron, et pas assez, peut-être.

Quand le Franc daube sur le Gaulois, c’est la monade nationale française qui turbule, c’est le refoulé historique d’une terre aux prémices centrifuges et tribales qui fait retour en chacun de ses replis ; c’est le commencement, le premier principe d’une cohésion de droit, sinon de fait, juridique sinon ontique, qui se rappelle au souvenir collectif comme un Eden ou comme un « âge farouche », c’est selon…

Le « Gaulois réfractaire » d’Emmanuel Macron, c’est la verticalisation, l’incarnation en une image d’Épinal, de la sauvagerie fondatrice d’une nation à la fibre dialectique et qui naît à elle-même dans l’intégration et le dépassement -tout politique- de l’identité dans une transcendance pensée, dans la fiction du devenir « sang-mêlé » cher au titanesque et résolument moderne Lucien Febvre.

Le Gaulois réfractaire, c’est la masse indivise, privée de la possession des moyens de production alloués par l’oligarchie et qui beugle, qui grogne, qui renâcle, qui regimbe, comme une foule chez Hugo. Le Gaulois réfractaire, en somme, c’est ce que gauche et droite colériques nomment, avec la légèreté contente des démagogues, le « peuple », ce corps ontique, ce corps authentifié par la dépossession, la misère, la relégation dans l’immobilité territoriale, l’inceste sociologique, l’adhérence au paysage, dont l’identité fondée en inscription dans les choses, en « vérité toute nue », dont l’identité princeps exprimant, mieux, exsudant, sans fard, l’irréfragable vérité des choses, vaudrait éthique.

Le Gaulois réfractaire, ce bon sauvage, c’est au fond "la terre qui ne ment pas" vichyste, c’est le titulaire métonymique d’un « cri du vrai », d’un principe d’autorité de la vie comme elle est, de la vie, singulière et collective, d’avant l’imposition de ce sort, de cette perspective abstraite et, au fond, étrange et questionnable dans ses fondements de cœur et de peau, dans ses fondements sensibles, qu’est le « projet politique ».

Le Gaulois réfractaire, c’est le sujet politique d’avant le politique ; c’est l’essaim pré-politique, nourri de solidarités horizontales, de coudoiements roboratifs, de réflexes et de convulsions cohésifs, de réactivité grégaire, d’égalitarisme atavique.

Il est le bruit, la fureur, le rot, le pet, le juron de Boudu. Ce n’est point qu’il ait mauvais esprit : il est soi, il ne se redouble pas, il ne s’encombre pas, il ne s’invente pas, il ne se cherche pas, ne se sublime pas : il est.

Mieux : il est ce qu’il est.

Et par opposition, tout ce qui n’est point lui manque d’être, échoue à être ce qu’il est. Tout ce qui n’est point lui, « de sa race » simple (au sens de la philosophie de Clément Rosset), est l’anti-être, l’aventure d’une fiction, la geste d’un masque.

Le Gaulois réfractaire n’est pas une personne, ce n’est pas une fiction dramatisée de soi : c’est l’être fait chair, l’être incarné, le point de commencement du politique qui le toise, l’abomine, l’injurie, le supplie.

C’est le postulat premier, au temps et à l’espace, d’une dialectique dont la visée transcendante, finaliste, est de faire état, nation, peuple de droit.

Il est bonhomme, le Gaulois réfractaire, parce que plus profondément qu’à la réforme, c’est au surmoi qu’il se refuse, au mensonge de soi, à l’aliénation, au remplacement de soi par un double, par un ersatz politiquement intégrable, outre qu’appréhensible.

Il est sympathique puisqu’il évoque candeur et innocence d’un temps perdu du politique où l‘incarnation de l’identité collective ne souffrait pas de cet évidement charnel qui menace le « synthétique » et dont l’Europe bruxelloise fait symptôme et parangon.

Il est l’enfant châtié par la règle commune. Il est l’enfant morigéné par la théâtralité volontaire du politique qui met la vie en scène, fait spectacle de la pure présence au monde et contraint le corps, la langue et l’idée, les tordant, les laminant, les arasant, par souci d’équilibre, de cohésion, de cheminement commun, en un mot, de progrès dans l’ordre humain sinon dans l’ordre de nature.

Le Gaulois réfractaire, c’est le bon petit diable trépignant, tel qu’en lui-même, dans la virginité de soi et d’un décor qu’aborde, sans la corrompre, sans la forcer, sans la suborner au point qu’elle se taise, l’immatérialité brutale du bien commun et de ses pompes.

C’est nous en vrai, c’est nous en pire, c’est nous perdu, nous revenu.

C’est ce nous en nous « que la ville exila » : le vrai, le pire, le meilleur, celui qu’on craint et qui amuse, celui qui émeut, qui surprend, qui étonne, qui effraie, celui dont colères et ris divertissent ou ébaubissent. C’est le corps de résistance ontique au politique et c’est sa mémoire et c’est sa justification comme progrès.

C’est ce que l’on aime, n’en voulant cependant plus pour soi qu’en somnolence. C’est un souvenir d’enfance, un de ces souvenirs aseptiques que l’incommodité de l’expérience a fuis.

Le Gaulois réfractaire, on se souvient qu’on l’aime, on sait qu’on ne le « sortira pas ».

Emmanuel Macron a lu Michelet. Le Gaulois, c’est à dire, en somme, le peuple tel qu’en soi, c’est son bon souvenir.

Ce n’est point son affaire.

Cette identité principielle indivise, qui n’est rien moins que réfractaire au changement quand il s‘agit pour elle d’affirmer son rejet d’une dissolution artificielle et solipsiste, « individualiste » et pour tout dire « libérale », de son être infrangible, qui a toujours attesté au contraire son adhésion sans frein à l’invention d’un bien commun contigu à sa nature solidaire et radicale, ce n’est pas celle que promeut le credo macronien.

Car il a en effet bien davantage hérité du Franc de Michelet, à l’évidence, le très spirituel Président Macron…

Le Gaulois, en effet, n’est pas tout le Français : il est le peuple de la nation de France. Un voisinage douloureux et fertile le condamne à cohabiter avec le nomadisme natif et le ton impérieux d’un envahisseur oligarchique dont mœurs et langues, kultur, ont su prendre crânement le pas sur les siennes, le Franc, c’est-à-dire « le libre », le cavaleur de vent, l’entreprenant autocrate, le violent thuriféraire d’une liberté d’aller, de prendre, de brutaliser, d’entraîner avec soi, aussi, de…ruisseler.

Le peuple de France a son guide, nous rappelle Michelet, le Franc ou plus sûrement l’oligarchie franque, le cercle franc, la tour de table ronde franc, le conseil d ‘administration, le board francs, la bonne entente des libertés franques individuelles revendiquées et prises, substituables les unes aux autres, égales en place, en dignité, affranchies d’elles-mêmes et promouvant l’affranchi, le fort, le surmâle jarryen, le surhomme nietzschéen et leur vouloir-vivre prosélyte, leur capacité à entraîner , depuis la mobilité de l’énergie libérée, celle de l’autre, de l’autre dominant, certes mais aussi celle du réfractaire entravé par la glèbe ontique, engoncé dans son devenir immobile, sa sédentarité morbide, son identité fondée en soi, son fatum terrien.

Le Franc traverse le paysage, il fend la bise et il entraîne, « vae victis », il gouverne depuis l’entente des forts et des libres, des forts en tant que libres. Il promeut le mouvement perpétuel d’une société, d’un corps collectif en constante cavale, en fuite hystérique de soi, et qui prospère sur l’énergie recouvrée des convertis et sur l’exténuation des sacrifiés.

Il fonde le pouvoir pris sur l’agitation autoritaire et sur l’affirmation de la suprématie de la liberté sur cette justice dont Nietzsche, une fois de plus, a montré combien elle entravait la marche des hommes.

Le Gaulois râlait, le Franc cravache.

Le peuple faisait vérité refoulée, l’oligarchie fait charge contre et charge en tête.

L’exercice du Franc est d’édicter un corpus de doctrine transcendant qui entraîne dans un même élan politique l’immobilité et le galop du vrai.

L’on rencontre d’ailleurs aussi un Franc réfractaire : c’est celui qui, amant jaloux de sa liberté intrépide, regimbe à fixer à ses semelles de vent la fonte de « l’être trop là » du Gaulois, peine à comprendre qu’il y ait au monde autre chose que des marcheurs, autre chose que des « progressants » (sinon des progressistes), autre chose en l’être et l’ordre des choses que de la convulsion, du changement, du « branle ».

Le politique vaut sacrifice du Gaulois à la facticité d’une identité juridique, sacrifice du peuple à la nation au titre de l’immémorial et du véritable, il vaut aussi sacrifice du Franc au titre de sa franchise, c’est-à-dire au titre de sa liberté à persévérer en soi à tout coût d’humanité.

Emmanuel Macron est incontestablement un Franc réfractaire à ce que le corps hybride dont il a la charge avance, au champ politique, d’un pas commun et solidaire, d’un pas pour tout dire politique. Il n’entend pas tout à fait qu’il y ait autre chose, dans l’état du corps national, que du progressant, que du changeant, que du consommateur d’énergie, que du cavalant, que du vent d’homme.

Que de l'agité en quête, peut-être, de tel "oubli de soi"...

Il ne fait même pas don à la nation d’une afféterie d’entendement de la souffrance d’être (de « l'ontalgie » écrivait Raymond Queneau) de sa part native, sédentaire, contemplative, sidérée, prise dans les phares de l'actuel. Il marche, il court, il cavale. Il gouverne par sauts et gambades, il ruisselle, dans l’infertilité la plus totale, de la sueur du coureur à pied.

Veut-on qu’il parle France, nation de France, devenir commun ? Il en parle depuis l’étranger, il en parle depuis le relais de poste mondain d’une aventure sans terme. Il est le président picaresque d’une nation qui fait route ou qui crève, le Franc ultraciste et fol qui condamne, au nom d’une fuite hors de soi qui évoque le vouloir-être libre de l’égo stendhalien, un peuple assemblé par la loi à aller ou à sombrer, à n’être que le vent, à choisir entre la course ou la mort, ente l’aventure et la mort, entre la vérité mobile et la mort, entre l’affirmation de la primauté de soi ou la mort, entre soi ou la mort…

Ce « Mitterrand le petit » assomme sa nation non sous les coups mais sous les cahots d’un coche qu’il mène à sa main, libre et librement pour soi puisque être libre et pour soi, en Francie, c’est être pour autrui.

Le peuple ahane, le peuple Gaulois et d’entre les Francs, ceux que le sort commun, la dialectique nationale construite a convaincus de la nécessité de contraindre leur liberté devant celle de l’autrui le plus autre, devant l’inégal.

Il ahane ? Qu’il crève.

Qu’il ne soit rien.

L’on ne cédera devant rien qui ne soit la liberté de mouvement.

Et voilà la République gauchie par un pouvoir qui tranche deux de ses membres conceptuels pour affirmer l’omnipotence, en son sein, de la Liberté, et de la plus libre des libertés, celle d’imposer (d’intimer), où que ce soit et comme on l’entend, comme une façon de fin en soi, sa liberté.

Égalité et fraternité sont affaires de Gaulois : la république est franque : on s‘y fera ou on crèvera, on crèvera diffamé et privé de costume.

Ce chemin pris dans le brouillard d’une donne historique nébuleuse vaut démantèlement du pacte ou de la dialectique française en un temps ou l’orgueil historique commanderait qu’on la revendiquât devant les victoires gauloises et franques observables ailleurs, devant les victoires acquises d’une part par l’infra-politique réflexe et identitaire, par la colère et la parrhesia érigés en outils et en termes politiques et d‘autre part, par l’égoïsme cruel d’une entreprise individuelle virtualisant chaque jour davantage le gain pour le rendre inaccessible non seulement à la poche du producteur mais encore à son idéation.

Or, entre le râle du Gaulois et le galop sanglant du Franc, il y a ce qu’il y avait, il y a ce qu’il peut y avoir : il y a la République.

Toute, rien que.

La République tout bonnement.

Il y a cette transcendance qui intègre et dépasse la dispute éternelle opposant, en terre de France, la colère et la joie natives du corps solidaire et le jouir de la liberté qui captive, l‘indivision apolitique de l’être et sa vocation à être soi contre tout.

Il y a cette convocation conceptuelle à faire que l’immobilité et le progrès, la colère et l’élan, le goût des haies et celui du lointain fassent corps et nation, fassent devenir en un hybride qui est tout à la fois un vœu, un corps, une force et un appel et, partant, rien moins qu’une fausseté.

Il y a cette identité singulière de l’être-nation qui dans un même devenir, déclôt l’immobilité incestueuse du bocage et borne la fuite névrotique du grand chemin, politise l’éternité ontique afin qu’elle goûte les beaux fruits du relatif, fait du neuf avec toujours, du pays avec de la terre, de la voix avec du cri, de l’avenir avec du temps.

Or, c’est à la gauche et à elle seule, ce fut toujours à la gauche, ce fut nativement et c’est pour toujours à la gauche de défendre et d ‘illustrer, d’incarner ce pacte par lequel un corps nouveau est ajouté au monde par subordination du vrai au politique ; c’est à la gauche de France, c’est à la gauche d’Europe, de faire nation depuis la légitimité d’un corps politique voué à convertir l’essence irréductible à la relativité de l’harmonie.

C’est à la gauche de convertir le Gaulois à la vérité intangible de la transcendance politique et à la dignité de ses dépositaires, c’est à la gauche de convertir le Franc aux vertus de l’engagement dans le salut collectif, de l’aliénation du fort au faible, qui, seule, rend sagement, rend prudemment, rend vertueusement libre.

C’est à la gauche de refuser, depuis les enseignements de la philosophie et de l’Histoire, que les autorités-réflexes du demos excédé et des oligarchies en proie à la terreur qui fourvoie fassent prévaloir en eux et en la Cité l’esprit de guerre.

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C’est à la gauche de mettre un coin, en somme, entre fascismes et finance, entre les brutalités sourdes, paranoïaques et intellectuellement complémentaires, de la solidarité identitaire et du vouloir-vivre égotique.

C’est à la gauche de porter, à nouveau, usant de la fermeté de la preuve, la bonne nouvelle républicaine, celle de la légitimité, de la puissance et de la beauté d’une vie commune subordonnée par soi seule à l’autorité toujours neuve, puisque toujours en quête de communion, du bien commun.

 

 

 

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