"Têtes" et "Saintes" : les saintes faces de Bernadette Février

Qui se souvient de Maria Pierina De Micheli, cette femme étrange dont la vie tout entière se voua à la Sainte Face, à l’impression d’une aliénation du Logos en visage sur la matière phénoménale du monde ?

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Qui se souvient de Maria Pierina de Micheli, cette femme étrange dont la vie tout entière se voua à la Sainte Face, à l’impression d’une aliénation en visage du Logos sur la matière phénoménale du monde ?

Qui se souvient de cette petite sœur qu’une façon de narcissisme dévoyé porta à s’observer en l’autre radical, en l’Idée de l’autre, en le Verbe de l’autre, en l’être comme forme, dans le cours passager de tout ?

Il semble que Bernadette Février s’en souvienne, qu’elle convoque ses mânes.

Il semble à tout le moins qu’elle soit la sœur de cette sœur, qu’elle emprunte son chemin « glorieux », qu’elle se voue à l’accueil d’un visage de tous les visages, d’une face qui est l’ordre du monde fait face, l’ordre du monde faisant face en un logion silencieux devant quoi tout s’anime et galope comme un grand soupçon nuageux, le griffonnage nerveux d’une « persona » de l’être.

Ce visage muet qui est le verbe de passage au règne du passage, il n’est pas celui de Matisse illustrant Les Fleurs du mal en 1944, il n’est pas la forme émancipée de la volonté formelle, de la « rage de l’expression » dans le trait, il n’est pas davantage celui de l’exténuation sérielle pop ou de l’accumulation en abyme de l’autoportraiture renaissante…

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Il ne manifeste pas l’exaspération d’une tentative d’accéder à une stabilité du moi sous la diversité de ses formulations, il ne manifeste pas davantage l’emballement maniériste de celui qui fait racine sur la racine depuis l’abandon de l’espoir en l’humus, qui orne depuis l’ornement, qui arase les avatars du moi depuis son évidement ontique.

Les « têtes » et les « saintes » de Bernadette Février ne présentent pas cette caractéristique des essais, de la recherche, qui placent la forme sous l’égide d’une heuristique inquiète et finalement triomphale de la volonté d’auteur, elles ne présentent pas non plus cette charge, cet encaissement propres à l’esthétique du théâtre de masques (Warhol, Ensor, Rembrandt, Lotto, Basquiat, Véronèse, Baselitz…)

Elles ne sont ni les faces silencieuses bègues de l’intranquillité ni celles, volubiles, du renoncement au sens de l’être.

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Elles sont les faces impassibles, bouddhiques, par quoi, en quoi, l’être concède au temps de faire forme, de faire solution de l’être dans une œuvre de l’âme pour une âme.

Elles sont ces sourires vagues, comme acheiropoïètes, secrets, qui, à l’instar de celui du Chat du Cheshire de Carroll, rassurent et convainquent, témoignent de la prééminence de l’être, par l’inscription d’un signe neuf sur ce monde de signes dont les signes sont perdus en l’âme en tant que signes.

Les « têtes » de Bernadette Février, ses « saintes », ne sont rien moins que des gracilités annonçant la bonne nouvelle d’un affranchissement, par le dessin, de la pâte du monde.

Elles sont, tout au contraire, comme les hôtes d’un regard chez Zurbarán, autant de stigmates surimposés au monde comme forme et qui réitèrent de la forme et du monde que leur affranchissement, que leur épiphanie n’est que le soulignement d’un règne éminent dont ils sont les témoins et les rejetons né des œuvres de l’art.

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Maria Pierina De Micheli, Bernadette Février : deux sœurs qui voient et qui ajoutent voyant, deux sœurs qui sont voyantes et qui sont auteurs, deux sœurs en qui l’être, bienveillant, magnanime, fait étape et repose cette âme que bourrelle l’époque ou le travail, l’organe ou bien le geste, la gigue tourmentée du cours forcé des choses.

 

                                                                                                                                                   

                                                                                                                                                                                       Saint-Malo, 2 décembre 2017  

Les "Têtes" et les "Saintes" de Bernadette Février seront exposées Galerie Lionelle Courbet, 13 rue Oudinot, Paris 7ème, entre le 6 et le 30 décembre. Vernissage le 6 décembre à 18h30.

 

 

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