«Mes formes m'arrêtent», entretien avec Claudia Masciave

Du 10 janvier au 2 février, la galerie parisienne Claude Samuel accueille les oeuvres de l'étonnante et pimpante artiste brésilienne Claudia Masciave. Entretien.

 © Claudia Masciave © Claudia Masciave

Claudia Masciave d’où vient la décision de produire une image ?

Je ne saurais pas vraiment l’expliquer… je ressens juste une nécessité de tirer du sens de ce qui se produit à intérieur de moi et de ce que je vois, parmi les autres, dans le réel que nous partageons sans nous y « rencontrer » vraiment !

C’est un jeu entre le visible et l’invisible, au-dedans et au-dehors, le particulier et l'universel, que je rends visible...

Je me sens possédée par une envie incontrôlable de créer des images après avoir lu un livre, avoir vécu un rêve, après un moment de forte émotion (positive ou oppressante), après avoir croisé quelqu’un dans la rue, ou à la suite d’une expérience d’ordre « mystique », cela dépend de beaucoup de choses.

Les idées me viennent par flots, elle me submergent et je n’y peux rien.

Comment obtenez-vous vos images ?

Pour mes images figées j’utilise un appareil photo numérique et n’importe quel fond blanc, j’ajoute les chromatismes, la prise de vue réalisée.

Pour les images animées je me sers de mon téléphone portable et d’un trépied.

Ce qui compte pour moi c’est le sens que véhicule l’image ou l'image de l'image.  L’outillage m’intéresse peu. Si je n’en avais pas, je crois que je pourrais créer même avec des excréments, comme la Kiga de Gasiorowski, parce que produire des images m’est devenu un besoin vital.

Ce sont toujours des autoportraits parce que ça m’évite d’avoir à chercher des modèles et aussi parce que mon travail vise l’introspection, qu’elle soit amène ou redoutable.

 

Quand jugez-vous qu’une image est diffusable ?

Il arrive un moment dans le processus créatif où je ressens que je ne peux plus rien changer, que l’image est plus ou moins en accord avec le concept, l’émotion ou l’expérience que j’ai voulu exprimer. Un équilibre est atteint. Alors je la publie :  je veux la « montrer » à quelqu’un sans qui elle ne serait qu’une « note » !

 

 © Claudia Masciave © Claudia Masciave

Vous mettez en exergue votre goût pour la lecture des textes philosophiques : en quoi vos lectures influent-elles sur votre travail ?

Je suis observatrice et chercheuse autodidacte de ce que signifie au juste "l’exister", et la lecture me fait voir la vie de plusieurs points de vue, elle m’ouvre des portes et élargit ma conception du monde visible et de l’invisible.

Je désire au fond de mon être savoir de quoi tout est fait. Si l’histoire de l’humanité et la vie de chaque individu ont un "sens".

Je veux comprendre le Réel au-delà de nos représentations humaines, et rencontrer la Vérité.

Je veux voir le tout – l’Absolu ! C’est une obsession !

Mais je suis consciente que c’est une Mission impossible et présomptueuse… cette recherche prend tout mon temps, et je pourrais devenir complètement folle, si je n’étais pas mithridatisée par une névrose que je cultive comme une protection paradoxale et comme un viatique artistique. Ma maniaquerie est un temps, un rythme, une métrique : elle insinue en moi l’envie de continuer à vivre au sens où vivre est faire forme contre la mort.

Au-delà de mes propres expériences, c’est à travers des livres, des conférences et des échanges avec des spécialistes dans les domaines de la philosophie, la science, la poésie, la psychologie, la spiritualité etc., que j’absorbe des informations relatives à mes questionnements qui inspirent de façon naturelle la création de mes images qui sont, en quelque sorte, les « résidus » d’un sens reçu..

 

 © Claudia Masciave © Claudia Masciave

Quelle idée vous faites-vous du spectateur ?

 C’est un peu flou, on ne sait pas vraiment qui nous voit, qui nous regarde, qui regarde ces formes dans quoi nous nous transportons.  Mais à travers des réseaux sociaux et à l’occasion de mes expositions, je reçois beaucoup de retours de gens curieux, qui s’interrogent comme ils le peuvent, comme moi, sur la condition humaine, la métaphysique, leur nature d’hommes, notre contexte socio-historique, l’art, etc.

J’essaie de ne pas trop penser à ceux qui regardent mes images :  je pourrais devenir complètement paranoïaque et en jouir, mais j’espère en tout cas planter une petite semence de ma « recherche » dans leurs esprits, qu’ils puissent s’interroger et être acteurs de leurs vies et ne pas se laisser altérer par une « conscience » imposée...  

 

 © Claudia Masciave © Claudia Masciave

Votre travail est assez constant, sériel, dans sa forme : est-ce là la marque d’un « moment » de votre œuvre, envisagez-vous des modifications de votre proposition au spectateur ou poursuivrez-vous, formellement ?

 Après de nombreux essais, j’ai rencontré une forme esthétique qui m’est « agréable aux yeux ». Lisse, très colorée et où chaque chose est à sa place ; cela m’apaise, c’est un contraste avec ma personnalité parfois un peu erratique.  

En quelque sorte, mes formes « m’arrêtent ».

Mais je n’arrête pas de chercher des techniques, formelles et de contenu, je suis en constante mutation et mon œuvre aussi, « on » ne sait pas de quoi je suis capable, « on » verra dans l’avenir. Je me borne à poursuivre, un peu comme une  bonne élève lacanienne, ma « recherche de l’Objet perdu ».

 © Claudia Masciave © Claudia Masciave

 

Du 10 janvier au 2 février 2020, Galerie Claude Samuel, 69 Avenue Daumesnil, 75012 Paris.

 

Propos recueillis par Emmanuel Tugny.

 

 

 

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