L'affreux dialogue des mutités

Ils sont nombreux ceux qui, au coucher, au réveil, ont vécu ce harassant épisode de « paralysie du sommeil » au cours duquel une conjonction paradoxale de la veille cérébrale et de l’inhibition corporelle crée un état de « conscience de mort »...

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Pour Jacques-Henri Michot

 

Ils sont nombreux ceux qui, au coucher, au réveil, ont vécu ce harassant épisode de « paralysie du sommeil » au cours duquel une conjonction paradoxale de la veille cérébrale et de l’inhibition corporelle crée un état de « conscience de mort », un veuvage, un célibat parfaitement inattendu et terrifiant des deux « êtres de l’être » dont l’alliance sûre fondait la vie : l’esprit et le corps, Soma et Psyché, ces  fidèles et  opiniâtres guides siamois  du cheminement  dans l’ici et maintenant de l’existence advenue, accomplie, assurée.

De façon analogue, depuis quelques semaines, voici qu’une essence collective au présent de sa terre, un devenir infrangible, une nation  fondée en peuple, un peuple fondé en nation par le long temps d’une identité de ses bras, de ses facteurs, de ses vecteurs, de ses vertus, de ses forces, de ses valeurs et de ses nombres, voici que le sujet France, voué au mouvement, jeté sous ciel pour aller son train historique, voit sourdre au grand jour issu d’un néant politique primordial, antécédent à la volonté que soit du politique, la disparate tétanisante, épouvantée, de son être au monde.

Voici que l’unité dynamique d’une essence politique procedant du dépassement transcendant de tribalismes premiers, depuis une dialectique assise sur l’unité parochiale, juridique, cultuelle et culturelle, intellectuelle, idéale, « acquise », du Franc et du Gaulois, du populaire et de l’élitaire, de l’oligarchique et du démocratique, du corps incarné et du corps incarnant, voici que l’unité abstraite d’une société, tirée de celle du verbe et plus exactement du Logos, c’est à  dire de  la solidarité juridiquement, politiquement établie, des formulations, des mises en forme du monde, voici qu’une « tour de Babel » dont la vocation universelle est garantie par la construction admise d’une langue commune valant forme commune du monde, fait eau de toutes part.

Voici plus exactement qu’elle fait eau depuis une brèche, une brèche dont la caractéristique est d’être à la fois effarante et effarée, de faire peur en se faisant peur, d’être la peur même, la peur refoulée, la peur déniée par la politique, cette peur si décisivement dépeinte en son temps par Jean Delumeau.

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Et qu’est-ce que cette brèche, qu’est-ce que cette solution de continuité que porte sur la place publique la confrontation à sang des membres jadis solidaires du corps politique français, les parties prenantes de ce parti-pris historique d’une solidarité juridique refoulant, exilant les mansions, les quant à soi, les principautés individuelles bornées, pour faire corps social, pour faire société, pour faire pays et puis pour faire empire symbolique depuis le pays ?

Il va de soi qu’elle est économique, cette brèche, au sens où la dépossession des moyens de production, compliquée par celle des moyens d’accès pratique et intellectuel au bénéfice d’une valeur ajoutée décisivement distinguée de l’activité, aggravée par celle, à l'ère de l’expertise-reine, des moyens de décider de la planification du devenir social et sociétal, par la disjonction des fortunes, aux deux sens du terme, par la pure et simple incapacité physique et critique, caractéristique d’une éthologie de la faim, génère une colère d’abandonné, une colère d’orphelin lucide, une superbe colère de celui à qui un autre soi, un alter égo a menti, lorsqu'il prétendait râteler comme il binait alors qu’il œuvrait sourdement à négocier avec le temps la propriété du champ travaillé.

Il va de soi qu’elle est politique, cette brèche. Le pacte éternel passé peu ou prou depuis le Vème siècle entre un peuple et son suzerain, le politique légal et l’apolitique réel, débouche aujourd’hui sur l’impression amère que le service dû au vassal dans le cadre de « l’hommage », de la coutume d’inféodation, reposant sur le double engagement du dominé créditeur et du dominant débiteur, loin d’atteindre un épanouissement moderne, s’est « retourné » en se gauchissant pour assurer la prospérité à sens unique de « premiers de cordées » persévérant en eux-mêmes dans un benoît aveuglement pervers et réactionnaire, garantissant à la suzeraineté sa suzeraineté en dépit et au détriment de ses devoirs de protection, d’assistance, d’établissement d’une justice et d’une équité dans le temps, d’entretien d’une solidarité de ses propriétés et de ses gens, d’octroi d’une clairvoyance sur les jours à venir.

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Un pacte est rompu, qui faisait du membre souverain et du membre vassal, liés et liant par un contrat politique, les deux mâchoires conceptuellement et juridiquement égales d’une gueule appelée à contenir de concert l’errance folle des choses.

La constitution de 1958 renouait avec le pacte ancien, clovisien, louisquatorzien, jacobin, bonapartiste, elle renouait avec la vision à la fois puissamment autoritaire, puissamment égalitaire et puissamment libertaire d’une société dont Emmanuel Todd a su circonscrire avec bonheur et justesse les aspirations ancrées sui generis. Elle a su redonner au suzerain un peuple et au peuple un suzerain. Elle a su formuler à nouveau ou aliéner à nouveau en forme juridique, la pente vertueuse du corps politique français historiquement voué au dépassement, peint par Michelet ou Febvre, du tribal, du particulier folklorique, de la chapelle, du clocher, de la porte à midis, dans l’admission d’une inféodation à une incarnation politique rigoureuse, garante de son cheminement solidaire, dont l’onction n’est rien si elle n’est celle, laïque, du contrat de part, de maison et de marche commune d’un corps politique « entier », assujettissant ses membres en un « uniforme d’Arlequin ».

Impatience d’un membre, intérêt ou doctrine d’un autre membre, aspirations disjointes, tribalismes désirants : voici qu’une autre constitution, une Vème bis ou « remix », s’est façonnée de désir en désir, qui fait aujourd’hui la preuve palinodique de son impropriété à asseoir la fraternisation exigeante des membres d’un corps national qui pantelle et peste de panteler. À force de repeindre de Gaulle, on l’a assigné à ce musée du palimpseste où des formes estompées font le miel de la libre interprétation.

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Le champ économique voit la main droite de la nation griffer la gauche, ses tibias s’entrechoquer, ses lèvres se déchirer comme dans un enfer pictural. Le champ politique voit un pacte millénaire vertueux, une modernité désirable s’enfoncer chaque jour plus avant dans la nue du souvenir reverni pour rien…

Mais tout ceci serait encore réparable, pourrait encore être à la fois pallié et rédempté si l’agora, si le forum n’avaient pas tout simplement, sans qu’on s’en aperçût, fermé boutique comme le temple ancien de l’apocalypse de Jean de Patmos…

Ce pacte par lequel l’inféodation politique se fonde, qui garantit ordre et justice et, à travers eux, solidarité, fraternité, atténuation des frottements physiques par le symbolique, quoi de plus évident que de le renouer depuis la convocation d’une parole prise, d’un dialogue renoué, d’une éristique assignée à produire… ?

Quoi de plus aisé, de plus justifiable en soi, de plus efficace, que de soumettre à une parole commune la chose commune, de refaire république depuis un tour de table des membres contrariés ?

Or, la difficulté du temps présent vient de ce que non seulement ce dialogue a fait long feu mais, plus profondément, de ce que son premier principe même a fait long feu...

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Car, en la tour de Babel de France, en ce corps aux membres solidarisés par l’Histoire, le Logos a succombé au désir, il s’est « éclaté » en mille corps, en mille appartenances : la société française, le corps politique français n’est plus le féal d’un même verbe ou d’une même « logique ». Il y a, en terre de France, que l’intégrité du corps politique est mise en péril par la dissolution de la langue du commun par des constructions du monde disjointes qui la défont en autant de créoles, en autant de pidgins, en autant d’idiomes, de novlangues, en autant de « mots de la tribu » qui prennent chaque jour davantage le pas sur l’heureuse abstraction linguistique et symbolique commune, sur le verbe choisi, élu pour être celui du corps politique.

Certes, il faudrait dialoguer, refonder depuis un dialogue, refonder depuis une convocation, une injonction, un impératif du dialogue. Mais il est au principe irréfragable du dialogue une communion verbale qui est aussi une communion logique. Il faut à l’échange qui fonde le politique un « premier principe » linguistique ou logique depuis quoi dérive le sens construit, architecturé par la communauté.

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Et l’on voit, à travers ce que la langue de la suzeraineté a cru bon nommer « la crise des gilets jaunes », à laquelle participe, qu’il le voulût ou non, en tant « qu’éduqué supérieur bloqué », l’auteur de ces lignes, que langue de la fermeté dominante et langue de la colère dominée, que logos du « peuple » (dont le peuple sait ce qu’il est quand Emmanuel Macron feint de l’ignorer) et logos de l’édilité, quand bien même ils voudraient « s’entretenir », ne peuvent plus que constater leur double incapacité à comprendre et à exposer.

La vie, la vie ancrée en quotidienneté et en routine des désirs et des peurs, a pris le pas, au rythme du voleur chinois, sur la langue. Le monde de la faim de chacun a corrompu le logos commun. Celui dont la hantise et le désir sont ceux du dominé putatif populaire parle sa langue. Celui dont la hantise et le désir sont ceux du dominé putatif élitaire parle sa langue. Celui qui dit aux uns les autres et aux autres les uns, le relais informatif, parle aussi sa langue depuis le désir et la peur.

Le désir et la peur ont défait, le « déclinant », le verbe.

Le désir et la peur ont rendu également impossibles le désir et la peur communes. Ils ont rendu impossible cette solidarité logique, cette solidarité verbale « immunitaire » du corps politique qui le défend contre soi et contre autrui.

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Voici qu’en terre de France, voici que sur cette terre dont la dignité de toujours, dont la vocation universelle conviait, « convoquait une voix », précisément, celle de la définition verbale de l’identité commune, un Moloch épouvantable, épouvanté, l’immanence féroce à la courte vue de la tribu, de la proximité d’or ou de boue,  a dévoré du dedans l’outil et l’âme originaux du corps national : cette langue rétive à la subordination individuelle depuis quoi tout rapport de force cathartique était non seulement possible mais impératif.

Oui, les dernières semaines l’ont attesté avec une rigueur terrible : au dialogue des membres français a succédé cette forme de paralysie du sommeil, cet atroce dialogue des mutités en quoi se contemplent, interdits et furieux, les deux faces d’une médaille qu’on avait "naturellement" crue insécable…

La guerre civile, en somme, n'est plus tant civile que logique...

Il appartiendra dans les temps prochains au corps politique français, depuis un désir commun, de « reprendre » ou de recouvrer langue avant que de débattre…

 

 

 

 

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