Renouer avec la citoyenneté municipale : l'exemple de Saint-Malo

A l'occasion des élections municipales, une liste de gauche citoyenne met en place à Saint-Malo un processus profondément original, entre retour aux fondements historiques de l'idée de Commune, respect scrupuleux de la logique électorale et méthode politique "citoyenne" plus que "participative". Entretien avec la tête de liste, Alain Guillard.

 

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  • Cher Alain Guillard, en quelques mots, comment qualifier le combat que la liste que vous conduisez entend mener ?

La proposition que nous portons est la filiation directe du travail associatif que nous menons depuis six ans.

Ce travail dont la dénomination courante, mais incomplète, est « citoyen », a trouvé à Saint-Malo un terrain propice à son expression du fait de l’outrance des pratiques et des projets de l’équipe municipale actuelle et de la situation des inégalités dans la ville. Non que Saint-Malo soit plus marquée de ce point de vue que certaines autres villes, mais dans celle-ci, pourtant loin d’être « riche », une société fossilisée issue des années cinquante existe encore. N’a-t-on pas lu dans une contribution produite à l’occasion d’une récente enquête publique, le cri du cœur d’un habitant demandant que l’on conserve une population « haut de gamme sur la côte » ?

L’équipe municipale actuelle, en rupture de ban avec la précédente, a gagné, en 2014, en expliquant qu’elle allait réveiller la belle endormie, ce qu’elle a fait avec les outils des années soixante…et en gardant scrupuleusement les codes sociaux de l’époque.

La proposition que nous portons est éminemment politique. Aux citoyens, attirés ou pas par nos actions, qui nous disent comme un reproche que nous faisons de la politique, nous répondons depuis six ans « vous avez raison ! ». Nous faisons de la politique autour du prix de l’eau qui finance les plus riches, de l’urbanisme qui valorise leur patrimoine et du gâchis écologique que cela entraîne. Pour certains condescendants, nous faisons de la politique à hauteur de pâquerettes. Mais ceux qui viennent nous chercher pour les aider à défendre une cause ou une autre y retrouvent un sens et viennent en faire avec nous, « de la politique ». Comment ne pas frissonner de plaisir en entendant l’ancien CRS nous dire « finalement la nature, c’est comme la sécu, c’est notre bien commun » prolongeant un vocabulaire entendu et le retournant pour se faire comprendre.

Ce travail a bénéficié également de l’évolution du cadre politique et social national. Cette évolution qui a fait de la « politique » un repoussoir pour des gens, une grande majorité, qui n’en perçoivent que ce que donne à en voir les renoncements ou les trahisons successives.

Sans le dire, sans le clamer, sans sortir les étendards, la radicalité que nous amenons au plus près du terrain empêche la facile cueillette du mécontentement auquel se livre le FN ou le RN. Notre travail, nos combats privent, très localement, le RN de munitions et d’une identification facile à la proximité dans la situation actuelle. Ce n’est jamais négligeable. Quel en sera le résultat ? est-ce trop tard ? Nous le verrons peut-être aux municipales.

 

  • On oppose volontiers aujourd'hui, aux plans local, national, international, logique protestataire, "populiste" et logique de proposition, "progressiste" : comment se situe "Saint-Malo autrement" dans ce panorama schématique ?

« Saint-Malo autrement » est un « nouveau-né », la question est plutôt de situer ce qui a conduit à sa création. Pour être certain d’échanger sur la même chose je préfère préciser.

À mon avis, le moteur du populisme est la recherche de l’adhésion du grand nombre sur la base d’« évidences » dont seule la répétition sert de preuve ou de justificatif . Le populiste assemble celles-ci en pièces solidaires qui forment un bloc logique à l’abri du doute et de la réflexion. C’est un mouvement qui se passe d’analyses, un mouvement à la recherche du réflexe plutôt que de la réflexion.

Quant à la logique de proposition « progressiste », le mot qui la qualifie est de signification assez floue... Que recouvre-t-il ? je ne suis pas certain de disposer des bons codes. Les mouvements qui se réclament du « progressisme » sont des mouvements extrêmement friables, hétérogènes, adeptes d’un positionnement qui trouve ses limites là où passe la question des classes sociales et la remise en cause de leur affectation économique, de leur accès au pouvoir et de leur mode d’expression sur ces sujets. Doit-on voir dans la logique de proposition, les restes ou les enfants, des mouvements dits « de gauche » ? Justement ceux qui n’ont pas su ou voulu produire et proposer les alternatives pour mettre fin au « progrès » des uns pour permettre la vie des autres ?

Alors comment classer notre tentative ? Celle qui consiste à ne pas faire seuls à ne pas s’imaginer « fer de lance » et de préférer les combats nourris par les citoyens. Celle de l’affirmation publique que nos actions sont politiques, qu’il s’agisse d’agir contre le prix de l’eau, l’urbanisme shooté à la plus-value foncière, l’écologie de catalogue et de connivence   ou la privatisation d’un pied d’immeuble.

À travers « Saint-Malo autrement » beaucoup poursuivent leur action « citoyenne » dans les élections municipales, et d’autres s’en saisissent dans ce moment, parce que cette action dans sa durée et ses expressions a donné confiance et envie. Cette action est celle qui se veut capable de traiter de l’histoire du mouvement ouvrier des années trente et de manifester contre le prix abusif de l’eau le même jour. Celle qui appelle à utiliser une enquête publique contre un projet d’urbanisme excluant les moins fortunés, tout en organisant le concert de défense du parc d’un quartier populaire. Celle qui mélange les hurlements de l’ancien policier, de l’Atsem, du chauffeur routier, de l’ingénieur, du prof d’éco, de l’employé, du privé d’emploi ou du retraité pour empêcher la tenue d’une réunion municipale indigne. Celle qui peine, mais réussit à monter des dossiers au tribunal administratif. Celle qui pleure en voyant les arbres tombés, qui fait passer un film sur la sécu, qui introduit par effraction le théâtre dans un jardin en ruine au milieu des immeubles et qui dit « c’est de la politique » en expliquant le foncier solidaire et les zones humides.

« Populistes » ou « progressistes » peuvent prendre cette description pour un joyeux bazar, c’est simplement la vie qui traverse un territoire balayé par le vent mauvais d’une société qui n’épargne que peu de monde et jamais la solidarité. Nous en avons tiré ou confirmé des principes, des compétences, des idées et des convictions. Se lancer dans les élections municipales impose de les formuler, d’aller plus au fond grâce, malgré, et avec notre diversité.

Se lancer dans les élections municipales impose de les formuler, d’aller plus au fond grâce, malgré, et avec notre diversité.

Nous n’échappons pas à cette évidence.

La particularité du programme que nous construisons et dont la première partie sur le rôle du citoyen dans la décision municipale a été l’objet de notre assemblée publique du 30 novembre, c’est le « maintenant et ici ».

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Notre conviction est que l’exercice politique municipal ne peut continuer sur le modèle d’élus locaux qui se réfugient dans leur bulle pendant 6 ans. Mais pour cela, l’organisation des instances de décision et des modes de relation entre élus, fonctionnaires et citoyens, doit bouger, faute de quoi rien ne bougera réellement. Notre première brique de programme consiste donc à proposer les dispositions pour l’organisation de la vie municipale. Nous puisons dans ce qui est permis, ce qui n’est pas interdit et, ce qui peut être étendu pour ouvrir la pratique de l’exercice municipal et faire entrer le citoyen dans la décision.

Beaucoup d’entre nous n’imaginaient pas ‘légalement possible’, un certain nombre de propositions que nous faisons. S’ils étaient convaincus qu’il n’y aura de décisions courageuses et pérennes sur le plan de l’environnement qu’avec l’implication des citoyens, cette conviction est aujourd’hui complétée par le fait que le rôle des instances locales est de faciliter, d’imposer et de sécuriser cette implication. Nous avons conscience qu’au final, au bout de l’exercice démocratique il y a la décision et donc un rendez-vous avec le courage.

C’est pour ces raisons que nous nous attachons à construire et à donner les éléments de notre programme mais aussi à expliquer que celui-ci porte des changements profonds indispensables qui permettront aux citoyens de s’emparer, de transformer ou de rejeter les propositions qu’il contient. C’est également pour ces raisons que nous pratiquons l’écriture collective de l’ensemble et son adoption en assemblée générale, comme une évidence pour la suite.

Si je ne suis pas preneur de démocratie « participative », comment la démocratie pourrait ne pas l’être, en revanche je pense que notre « république inachevée » peut s’enrichir de quelques apports locaux. L’ambition peut paraître modeste, les résultats le seront-ils ? nous sommes plusieurs à penser que non. Contrairement à un vieux rapport exhumé lui aussi de l’année 1966 mais qui a marqué durablement la culture des gouvernants des années 80, pour nous,  la démocratie ne se mesure pas « à l’impression de démocratie et de participation que ressent le citoyen » mais à sa réalité, sa sincérité et son effet d’entraînement.

  • Quel est votre regard sur ceux qui, à vos côtés, travaillent pour que "Saint-Malo autrement" l'emporte en mars ?

 Des regards, il n’y en a pas qu’un seul, j’en donnerais trois.

Mon premier est un regard de sympathie parce qu’il n’est pas évident de se lancer dans une aventure comme les municipales à Saint-Malo. L’engagement est fort d’autant que nous ne sommes pas l’une des listes de notables ou d’organisations politiques installées.

Mon second est attentif, scrutateur parce que l’amalgame qui se constitue est très divers et que tous ne se connaissaient pas dans ces circonstances ou ne se connaissaient pas du tout et que de nouveaux arrivent. Cela nécessite de l’écoute, pour comprendre la manière dont chacun formule ses idées ou module ses silences.

Mon troisième est étonné, bluffé devant la richesse et les parcours des uns et des autres.

  • Quels sont les dossiers pratiques internes et citoyens qui mobilisent la liste à l'heure où nous nous entretenons ?

Réunions, flyers, affiches, journal, souscription, diffusion, site internet, réseaux sociaux, tout est à faire et tout se fera.

Ce qui domine actuellement est la construction du programme, sa préparation, sa présentation en assemblée générale. L’exercice est plus compliqué qu’à deux ou trois, mais aussi plus riche et plus vivant. Onze personnes ont été élues pour préparer le travail, c’est le double qui se serre et remplit notre petit local de campagne (16 m²) le lundi soir pour le ciseler.

  • L'on évoque souvent la réticence de plus en plus grande des élus à se présenter, à se représenter, à l'occasion des scrutins démocratiques : quelle est votre point de vue sur cette nouvelle donne, comment avez-vous pris la décision de lui porter la contradiction en vous portant à la tête d'une liste ?

Il faut bien comprendre qu’avec la décentralisation du début des années 80 la place du maire est devenue prépondérante sur le plan local. Progressivement, les transformations des villes, de la plus petite à la plus grande, ont été organisées par l’échelon local grâce à une certaine autonomie financière et d’action. Tout n’a pas été bien fait, mais largement autant qu’avant cette époque, n’en déplaise à beaucoup dont la mémoire est un peu courte. Dix ans plus tard, les premières communautés de communes sont nées comme un prolongement pour faire avancer les plus petites communes, dix ans de plus encore et la configuration des collectivités que l’on connaît aujourd’hui a été décidée.

Pendant ce temps, les gouvernements successifs se sont évertués à reprendre la main sur les finances des collectivités et les transferts de compétences ont accentué le sentiment de perte de pouvoir des maires, même de ceux qui n’exerçaient pas réellement leurs compétences.

Mais l’exercice s’est également compliqué pour ceux qui n’acceptent pas les mobilisations citoyennes. Celles-ci sont de plus en plus nombreuses malgré les obstacles. Il suffit de comparer la soixantaine de contributions lors de l’enquête publique dans les zones humides de Rotheneuf, il y a trois ans, avec les 2000 contributions pour celle des Nielles.

Les médias évoquent également beaucoup les mutations de la société qui rendent plus complexes l’action des maires des petites communes. C’est une réalité qu’il faut moduler par le fait qu’un maire qui fait son cinquième mandat est souvent un maire qui a étouffé, volontairement ou pas, toute velléité de lui disputer la place.

Pour ce qui concerne la décision de proposer à l’assemblée ma candidature pour mener la liste, elle est simplement le prolongement des six dernières années. Il me semblait nécessaire que le mouvement citoyen, qui a représenté la seule opposition aux politiques et aux projets menés par la municipalité sortante, fût représenté dans l’élection. Cela aurait pu se traduire autrement, mais cela devait exister.

Nous faisons le pari que les arguments de compétence et de sérieux opposés depuis des années à beaucoup de mouvements citoyens ne sont plus vendeurs à l’heure ou les « sérieux » viennent chercher nos idées. Nous faisons également celui que devant les urgences climatiques et sociales c’est le courage et la détermination qui comptera.

 

Propos recueillis par Emmanuel Tugny le 6 décembre 2020.

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