Virginie Martin, une voix dégagée

La politologue Virginie Martin est une voix télévisuelle singulière, qui chemine entre recherche et passation démocratique. Fraîchement et fort inélégamment écartée d'un plateau LCI où elle excellait, elle évoque ici, depuis cet événement, l'évolution de la médiation politique.

 

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  • ET : Chère Virginie, tu es une voix précieuse, au champ de la réflexion politique publique, parce que tu es à la fois une femme engagée, une chercheuse de renom et une professionnelle du débat télévisuel. Nous aimions, par exemple, t’entendre prendre la parole sur LCI pour y défendre une gauche du sérieux, de l’expertise et de l’écoute citoyenne, face aux représentants de ce qui s‘apparente de plus en plus à une oligarchie aveugle et sourde aux aspirations de la population qu’elle a mandat de servir. Or, j’apprends avec stupeur que tu ne prendras plus la parole sur cette chaîne : que s’est-il donc passé ?

VM : Pour être très précise, il s’agit que je ne vienne plus le lundi à la table où est Romain Goupil. L’idée est de chercher un autre soir où m’inviter, mais pour l’instant, cet "autre soir" reste totalement inconnu ! Cela fait donc un mois qu’ils le cherchent, « cet autre soir » ! Je n’ai eu pour toute discussion qu’un coup de téléphone de l’assistante... Romain Goupil a instrumentalisé ses colères contre moi, a joué au Mansplaining, dénigrant mes propos, me tutoyant, et disant grosso modo que ce que je disais était imbécile.... Bref, comme tu le vois, un débat serein et très respectueux ! Et comme il était hors de question que je me laisse malmener par ce personnage, la chaîne a trouvé que l’ambiance était trop tendue !!!!!! Mais à bien y regarder, on se rend compte qu’il a joué ce jeu dès le début : parfois je disais exactement la même chose que d’autres invités, mais il les laissait développer leurs idées; quand c’était mon tour, il fallait absolument dénigrer, mépriser, simuler la colère pour m’écraser ou m’obliger à réagir... En somme, des procédés tactiques / politiciens, voire pire ... Des procédés qui ont fini par un SMS pour me prier de ne plus venir le lundi soir !

On voit combien l’expertise ne compte pas. On voit combien la place des intellectuels dans des débats télévisés est devenue quelque chose d’impossible. D’ailleurs je reçois beaucoup de soutiens ; la plupart des gens me disent que ce type de format, de toute façon, ne convient pas aux experts et aux intellectuels. Malheureusement, ce sont quand même ces espaces-là qui continuent à forger des opinions et qui aident à la réflexion...

C’est la société du spectacle agrémentée d’un verrouillage idéologique

  • Ton expérience des "plateaux " est connue : comment, en pratique, as-tu vu évoluer la situation, ces dernières années ?

La situation évolue dans un sens vraiment problématique : les chaînes pensent bien sûr à leur rentabilité... Les chaînes d’info sont tout de même très peu regardées Il peut y avoir des pics jusqu’à 200 000300 000 personnes, parfois plus Mais ça reste des chiffres plutôt bas. C’est comme si la solution pour séduire plus de téléspectateurs était la « médiocratisation » des débats .... Le clash, le court, le rapide, les grandes gueules, les punchline, le hurlement, la dispute, sont devenus la base de beaucoup d’émissions. Tout cela sans aucune chance d’apprendre quelque chose, évidemment. Et, en parallèle, d’autres ont choisi des voix qui paraissent plus calmes mais qui intellectuellement sont quasi aussi pauvres ... Et là, la question se pose des pseudo-experts, du mélange des genres, de l’expertise non contrôlée, du consultant qui fait sa publicité à la télévision, du politique engagé, etc. Donc, la confusion des genres est absolue. Et surtout, surtout... on y apprend quoi ? Donc les logiques financières conduisent paradoxalement à faire de moins en moins bien, mais, paradoxalement, ce moins en moins bien n’assure pas le succès financier, au contraire. Les gens ont aussi besoin de citoyenneté de fond. Je l’ai vu par expérience avec l’interview sur Thinkerview c’est plus de 300 400 500 000 personnes qui écoutent et qui ont soif de réflexion développée sur plus de deux heures On sent ici ou là des besoins de grille de lecture, + de calme, et de vraies expertises. Ajoutons à cela une pensée de plus en plus unique ... Les intellectuels éloignés de cette pensée unique finissent par jouer les idiots utiles.

  • Comment contourner cette difficulté structurante quand on vient faire état de ce qui est un travail de recherche ?

Cette difficulté peut se contourner même si ces contournements ne sont pas idéaux : il y a par exemple un support en ligne en open source qui est The Conversation. C’est réservé aux chercheurs et la republication dans des journaux de presse écrite est possible. Lundi prochain, notamment, j’écris un papier qui va sortir sur la loi Paris Lyon Marseille avec ce mode de scrutin que je décris comme non démocratique. The Conversation, pour les chercheurs, est une très bonne sortie. J’ai déjà parlé de Thinkerview. Mais là, les élus sont rares ! Bref, finalement, il y a tout ce qui est en ligne qui permet d’avancer, via une horizontalité de l’information, de contrer l’information verticale et l’information de pouvoir. Les journaux reprennent souvent in extenso ces articles, ça permet une bonne diffusion. Mais évidemment, c’est sans commune mesure avec la puissance qu’est la télévision d’une manière générale.

  • Certes, mais c'est tout de même un aveu d'échec, un pis-aller… J'aurais peut-être dû parler de remédiation : comment laisser un pied vigoureux dans la porte ?

Bien sûr, c’est toujours la même question rester ou aller sur des chemins de traverse que sont les médias on line Il y a des époques ou rester n’est presque plus possible sauf à être la caution ou intellectuelle ou de gauche ou d’une droite différente. Donc doit-on être une caution ? Quand il y a 90 % des vents contraires face à vous ? Ce n’est pas évident ... Pour ma part, je préfère rester, laisser le pied dans la porte bien entendu, car je pense aussi qu’il y a un besoin d’altérité de pensée différente dans les médias. Mais il faut évidemment que l’invitation reste courtoise et respectueuse. Depuis toujours, je trouve que c’est l’impolitesse et le machisme ambiant dans ces médias qui sont les pires à supporter. Tous ne sont pas à mettre dans ce grand panier ! Mais ça reste un milieu assez dur, où les tensions sont très vives

  • Plus que de machisme, ne peut-on pas oser évoquer quelque chose comme un « autoritarisme »... C'est plus « politique » et n'est-ce pas plus juste ?

Il y a un vrai vrai machisme, je t’assure.  C’est spécifique quand tu es une femme. Notamment ce fameux « mansplaining ». En tant que femmes, nous subissons dans les médias ce que nous subissons ailleurs. Une étude de l’Université de Cambridge ou d’Oxford vient de révéler que quand un tweet émane d’une personnalité féminine, il est ouvert deux fois moins, regardé donc deux fois moins et retweeté deux fois moins. C'est la conséquence d’une représentation du féminin peu valorisé en termes d’expertise, de savoir, de plus-value intellectuelle etc. La femme qui est comédienne ou mannequin sera tout à fait crédible. La femme qui est une intellectuelle devra prouver beaucoup. Donc nous restons encore dans les représentations dominantes, dans les fourches caudines du patriarcat qui accepte que la femme soit ou la mère ou la putain c’est-à-dire qu’elle soigne (aide-soignante infirmière etc.) ou qu’elle soit symbole de sexualité. Tout ce qui relève de la sphère de la connaissance reste encore le monde du masculin. Notre parole en tant que femme a moins d’autorité et de puissance. Rappelons-nous du « Ségolène bashing » en 2007 pas en tant que politique mais au regard du fait qu’elle était une femme !

  • Je reviens à LCI : comment expliquer un tel modus operandi de la part d'un artiste autrefois libertaire et néo-thuriféraire du libéralisme. Comment le comprendre, comment l'expliquer en des termes exigeants ?

L’effet de génération participe de l’aveuglement de certains aujourd’hui C’est ce qui a été dénoncé avec le « OKBoomer » Ils ont du mal à se rendre compte des dégâts de deux choses : l’ultra mondialisation, et le numérique–digital. Ces deux phénomènes aujourd’hui touchent absolument toutes les classes sociales, il ne suffit plus d’être ouvrier subissant la mondialisation. Il suffit de travailler dans cette époque ... Cette génération a souvent du mal à se rendre compte de ce que nous vivons. C’est par exemple la mauvaise appréciation de la demande qui émane des gilets jaunes. C’est aussi la mauvaise appréciation de la résistance face à la nouvelle politique des retraites. Il y a une catégorie de gens plutôt extrêmement privilégiée, vivant dans un petit microcosme géographique souvent parisien, qui tente de penser le monde à partir de ses propres grilles. Sauf que ce sont des grilles qui ne concernent qu’un pour cent de la population, comme dirait Emmanuel Todd !

La politique se transforme aujourd’hui de plus en plus en tactique en ultra-médiatisation, en contrôle des esprits, en autoritarisme. Alors qu’elle devrait être intérêt général, citoyenneté, vivre ensemble, altérité, ou comme je le disais dans un de mes ouvrages elle devrait travailler à un universalisme des différences !

Nous sommes aujourd’hui dans l’exact contraire de cela, malheureusement. En tant que chercheurs, nous avons aujourd’hui une responsabilité dans cette tentative de faire rentrer le plus de personnes dans le mieux vivre et le vivre ensemble, le tout dans un environnement oxygéné à tous les sens du terme ....

 

Propos recueillis le 6 mars 2020.

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