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Le Club de Mediapart sam. 24 sept. 2016 24/9/2016 Dernière édition

Loulou 1er de Mordovie, l’anarchiste couronné

On nous a couronné Loulou…

On nous a couronné Loulou…

On nous a serré Jean-Claude, le renifleur  de valseuses estivantes, au trône, la circonférence absente au scooter en république des bananes givrées, la délicieuse petite frappe de Rêve de singe, de 1900, le bras d’honneur à l’arrogance de classe sur deux pattes toujours folles, le boxeur tendre de Sautet, l’insomniaque en manteau de Buffet froid, dans une tunique brodée d’empereur nègre ou de paternel fouettard à datcha.

On a mis au piquet de la plus haute tour surplombant les bouleaux l’animal, la sauvagerie, le soufflet libératoire, la talent suprême de l’affranchi lâché en ville, du King-Kong castelroussin gagnant le Parnasse en toute subtilité brutale, de Vautrin tiré du bon ruisseau, de la mangrove circonscrite au faubourg où pourrissent d’ordinaire les fauves dociles des classes dangereuses.

On nous a couronné Loulou.

Quelque chose a lâché : c’est comme si, chez Coppola, De Niro devenait Pacino par décision d’Ubu. C’est tout à fait comme si Castro confiait le ministère de l’édification citoyenne à Tony « Scarface » Montana…

Quelque chose a lâché : que Gérard Depardieu ne souhaite pas se subordonner aux autorités conjointes du fisc, du législateur, de la morale républicaine, du bon sens citoyen, de la pensée conforme collectiviste, de la sympathie, du patriotisme bien compris, du principe de réel de crise, comment le lui en faire reproche ?

Gérard Depardieu, n’ a pas, au champ social, de devoir, de fonction d’exemplarité, son magistère est celui de l’artiste dont il est heureux qu’il ne soit exemplaire que par choix absolument délibéré. Depardieu n’est pas, au champ politique, ce qu’y est tel politique, tel chef d’entreprise.

Son ministère, au coeur de la cité, est celui de la marge, de l’affirmation individuelle pure, libre, solipsiste, qui l’éclaire  sur elle-même, précisément parce qu’elle refuse, par métier, de cultiver, par obligation, autre chose que la sophistication d’un ars, d’une teknè, d’un art, d’une domestication de soi, qui la rende capable de manipuler ces symboles dont l’addition est le miroir où le temps se mire.

D’un artiste, l’on ne saurait exiger l’engagement, quand bien même l’on ne saurait que le louer quand il advient.

L’on n’est pas artiste sans faire l’expérience de ce choix décisif et parfaitement autogénéré de la participation aux débats du forum, du versement de l’écot communautaire. L’artiste est placé devant cette option, elle ne le constitue pas comme identité politique.

 

 

Le livre X de La République de Platon bannissait le poète en tant que sa parole ouvrait sur l’offuscation du vrai par son imitation. Le poète est revenu en ville en des temps où l’imitation et le vrai sont devenus, par élévation tonitruante de l’un et silence dérisoire de l’autre, étrangement siamois. Le poète a cependant conservé de son exil au désert le goût jaloux de la vie au tonneau, de l’isolement au cœur de cette fabrique, de cet atelier solitaire où il se confère à lui-même la capacité de tendre au chemin du temps un miroir.

Le poète peut être socialement exemplaire, il convient cependant qu’il le souhaite, l’exemplarité sociale n’est pas consubstantielle de son être au monde. S’il fait exemple sans le choisir, c’est qu’il est et fait une « oeuvre ouverte » qu’achève, pour s'édifier, le lecteur, le spectateur, l’auditeur; mais s’il ne choisit pas de faire exemple, nul ne saurait en raison lui en tenir rigueur.

Loulou 1er de Mordovie a choisi, et depuis longtemps, des interviews accordées au début des années 80 en témoignent, de ne pas être un contributeur fiscal exemplaire. Soit, ceci ne saurait lui être reproché que depuis une méconnaissance de son être au monde et de son ministère, de son métier.

Mais quelque chose a cependant bel et bien lâché, qui transcende de beaucoup Gérard Depardieu…

Voici en effet que l’acteur Diogène, que le refuseur social, que le contempteur des conventions, voici que Falstaff conchiant la bonne conscience autoritaire, comme toute autorité, en commençant, bien entendu, par celle du cadre cinématographique ancien qu’il a contribué à faire trembler sur ses bases  de film en film, voici que le « working class hero » superbement indigne vient devant le spectateur utopiste atterré faire allégeance au satrape…

Voici que l’anarchie faite homme vient caresser le menton tendu et l’épaule parachutiste de ce que le monde contemporain compte de plus radicalement autoritaire, de plus impudemment arbitraire, de plus sournoisement liberticide.

Voici que l’animal poète vient tendre le joug, afin qu’il le lui passe, au Moloch normatif…

Que Raspoutine rase Poutine, gratis.

 

L’on ne saurait reprocher quoi que ce soit à Gérard Depardieu sur le terrain de l’exemplarité sociale. L’on ne peut en revanche qu’être consterné par la mise au pas hilare de cela même qui l’autorisait à n’être pas exemplaire, à ne l’être jamais, avec panache.

Ce n’est pas le contribuable offenseur offensé qu’il s’agit de plaindre ou de blâmer, c’est l’anarchiste dorloté par le tyran, la liberté en actes recevant l’onction du geôlier d’un peuple.

Mais n’est-ce pas le paradoxe historique, sans doute éclairant, toujours désespérant, de l’anarchie, que de ne se voir jamais remettre le sceptre que par les plus radicaux de ses ennemis proclamés ?

 

 

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L'auteur

Emmanuel Tugny

Ecrivain, musicien, chroniqueur. Né en 1968.
Saint-Malo - France

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