Un Art du ravissement

Il y a quelque vingt ans, j’interrogeai le sculpteur français Patrice Alexandre sur sa définition de la réussite sculpturale.

Il eut cette réponse laconique et parfaitement éclairante : « une bonne sculpture est une sculpture qui pèse plus ou moins que son poids ».

Les pièces Dogon présentées jusqu’au 24 juillet au Musée du quai Branly illustrent cela, que voulait dire Patrice Alexandre : elles pèsent plus ou moins que leur poids.

Qu’elles émanent du fer, qu’elles pèsent d’un poids ourdi par la terre, et la verticalité filiforme de leur danse hiératique en fait une part de la substance des ciels, une incandescence sans masse, un vol sans retenue vers tels Ethers.

Qu’elles pèsent en main, qu’elles soutiennent l’édifice, et les voilà qui s’envolent, lévissimes, vers le plus haut.

Qu’elles se gorgent d‘une eau taraudée, d’une eau qui taraude, qu’elles pèsent le poids de l’onde et des limons, et les voilà qui se soustraient à l’horizontalité des méandres pour épouser les nues.

Elles pèsent souvent moins que ce qu’elles pèsent.

Elles sont un fer, une terre, une eau, elles sont des masses pratiquement et symboliquement considérables et cependant, elles s’arrachent à la matière pour participer au passage de ce qui est sans masse, de ce qui est comme arraché à la masse.

Plus elles sont ancrées, plus elles s’affranchissent.

Plus elles sont de la matière, plus elles en relèvent au toucher, à la pesée, plus elles pèsent le poids de ce qui n’en est pas.

Elles ne sont pas où on les attendait, elles ont été ravies par l’Art, elles sont, au sens propre, ravies.

Elles sont figurations d’une extase de l’élévation.

Plus elles sont lourdes comme objet, moins elles pèsent comme œuvres.

Mais voilà que dans le même temps, plus elles sont issues d’un bois que sa façon, sa nature, ou son vieillissement, ses enterrements, ses ravinements, ont réduit à son expression la plus fine, plus elles sourdent d’une matière en danger, d’une matière livrée à ses dangers, que sa nature ou son usage ont faite légère, tulle sauvage, sable de tout, plus on les voit s’asseoir, prendre assise, se ficher devant soi dans la superbe d’un poids conquis, d’un poids que l’art a su conquérir.

On les attendait évanescentes, perdues pour l’affirmation du règne et de l’emprise matériels, pour le marquage de la présence au monde, prisonnières de leur matière mangée, vidée de sa masse, soustraite à sa propre densité, et les voilà qui posent, à leur aise, qui se « posent là », qui figurent l’empire, la station au monde, la force inouïe de l’être-là.

De nouveau, les voilà ravies, elles ont été ravies par l’Art à la ténuité, elles sont, au sens propre, ravies.

Elles sont figuration de la satiété de la présence.

Les trois cents objets, les quelque cent-quarante sculptures exposés au Quai Branly disent cela de la sculpture qu’elle est l’art de faire peser la sculpture plus ou moins que son poids, ou qu’elle n’est rien.

Qu’elle n’est au fond rien que cela : un Art du ravissement.

 

 

 

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