AGNES SEBYLEAU, "L'ASYMETRISTE"

Le crocheteur est un arpenteur. La régularité de son geste est mesure parce qu’il est rythme. L’itération ostinato du geste du crocheteur est mesure de son temps et de celui du public, que son goût exclusif du produit de "l’ars" distrait de l’atelier.

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Le geste du crocheteur est aussi mesure de l’espace, en tant qu’il rapporte tout le galop du monde à son petit pas mécanique, en tant qu’il est, comme récurrence maniaque du fourbissement de la forme et trajectoire étrange qui mène du geste opiniâtre à une création, à une créature, la transposition d’un rythme caché du monde, d’une syntaxe obscure et fertile du monde.

Car le crocheteur n’est pas uniquement, pas essentiellement, arpenteur. Il n’est pas seulement celui qui, arpentant prosodiquement le monde, rend compte de sa rythmicité secrète, de son « allure » offusquée, devant celui qui est immergé dans sa présence erratique.

L’exténuation du geste du crocheteur est séminale, l’arpenteur n’arpente que pour refaire monde : il n’est pas captif du présent de la marche métronomique, il est garant de son débouché, de l’avènement de son delta, de la levée d’une créature du monde qui n’y ajoute pas en tant qu’elle n’y résidait pas mais en tant qu’elle y demeurait tapie, en-puissance, patiente, offerte, comme telle princesse de conte à qui l'élargit, à celui qu’il convient ici de nommer son « libérateur », son ardent, son opiniâtre libérateur.

Le geste du crocheteur contraint le monde à l’épiphanie, il le contraint à tirer son jeu de sous la table du monde : le monde est un rythme, le monde est un lieu, le monde est la matrice engendrant de soi, depuis rythme et lieu, ses créatures « toujours possibles ».

Le monde, écrivait en substance Baudelaire, est « une province du possible ».

Le crocheteur en manifeste la topographie.

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Le travail d’Agnès Sébyleau est à ce titre tout à fait exemplaire.

Le temps s’y signale comme la durée sidérante, comme l’infini d’une récurrence. Sa profusion, sa complexité byzantines, « baroques », « maniéristes », sa folle effloraison, disent tout à la fois l’ordonnancement du monde depuis le rythme et sa perpétuité heureuse, sa téléologie sans horizon.

L’espace s’y évalue comme l’alibi d’un geste simple, de l’activation d’un mécanisme reproductible à l’infini, d’une monade gestuelle à la fois présente en soi pour rapporter à soi la vie entière et reproduite infiniment pour faire une « vie entière », une physique, une nature, un lieu s’engendrant depuis une mobilité primaire.

Et, bien sûr, l’on y voit temps temporalisé et éternisé, temps vraiment, et espace localisé, « infinisé », espace vraiment, tirer d’eux-mêmes leurs créatures du lieu et du moment comme l’Égyptien Atoum de l’océan, comme le démiurge des Gnostiques d’un éblouissement, comme celui d’Aristote du monde donné.

Le crocheteur est l’éveilleur de formes non pas adventices, venues d’ailleurs, ajoutées au monde mais contenues dans sa matière tout à fait comme le « sujet de l’art » dans son geste et dans sa matière torturés au cœur de cet atelier d’artiste qui est encore un « point du monde ».

Agnès Sébyleau offre au regard un temps puissamment temps, un espace puissamment lieu. Elle est la cause mécanique d’un soulèvement lent et sûr de ce qui « avait lieu » sans trouver « lieu d ‘être ».

Elle est crocheteuse.

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Mais l’intensité, la singularité éminente de son travail tient incontestablement dans un trait qui le distingue de celui de la plupart de ses confrères en technique.

Le travail de la fugue musicale, qui évoquera ici celui du crochet, met le plus souvent en rapport, en contiguïté, le geste qui réitère et la forme qui pousse, l’émergence. Le geste itératif du compositeur donne naissance au monde à une forme musicale du monde qui entraîne l’âme comme mesure, comme vers, comme rime, comme séquence, comme régularité lénifiante.

Il répète, il arpente et organise, ce faisant, un temps et un lieu de la reconnaissance, de l’assise, des retrouvailles, du renouement, quelque chose en quoi l’on avance demeurant, faisant étape : une « mansio », une maison.

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Il demeure et l’on demeure en son objet qui est comme un foyer ou un dieu lare.

Ainsi le travail de crochet est-il le plus souvent « révélateur » de formes en puissance du monde qui « rassoient » l’âme et la perception par la délimitation de figures du monde imbues de régularité, de mesure, de symétrie.

Le produit du crocheteur est le plus souvent à l’image de son geste ; l’on dirait alors d’un animal attiré au jour par son singe, par son imitation gestuelle : le geste du crocheteur tire du bois du monde des figures qui lui ressemblent et qui ravissent par cette accumulation du même en eux qui, du monde, chasse l’angoisse de l’autrui, du pas de clerc.

Le crocheteur fait volontiers maison.

Pas Agnès Sébyleau.

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Son art fait vertigineusement le chemin inverse : il suscite ce qui, du geste de crochet, est formellement aux antipodes, à l’opposé diamétral ; il engage dans l’atmosphère, dans le champ visible du monde, dans « l’être-là », l’irrégularité, la dispersion, l’hybridité, l’asymétrie.

Les créatures qu’Agnès Sébyleau tire de leur sommeil, de leur patience en la matière du monde, ne sont pas de la matière de la voix qui les convoque.

Tout à fait comme l’itération révèle chez Bach ou chez Steve Reich un contenu latent qui est l’abolition de toute itération, elle dégage de la matière donnée, chez Agnès Sébyleau, ce qui, au cœur de la matière donnée, moque l’itération, moque la reproduction, s’en abstrait au titre de la liberté terrible de la forme d’être forme, la tâche de sa création achevée.

Agnès Sébyleau est crocheteuse et elle est artiste : sa technique répétitive engage au monde des formes qui s’y tenaient mais ces formes ne lui demeurent pas fidèles, elles ont les « poings aux hanches » rimbaldiens d’adolescents récusant l’appartenance à leur créateur, faisant litière de tel lien mimétique à leur matrice, abolissant l’atavisme sage du rejeton arborant, comme autant d’emblèmes, les signes de sa fabrication, pour faire route sans longe, matière originée érigée contre et sans son origine.

Ce sont des chiens mordant leur maître.

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Agnès Sébyleau fait œuvre d’art : elle porte au monde des créatures qui, telles la phrase de Flaubert ou le livre à venir de Mallarmé, n’entendent plus rien devoir, l’émergence acquise, à la petite marche savante qui les a nourries.

Agnès Sébyleau, comme l’artiste faisant objet vraiment, c’est à dire comme l’artiste vraiment, comme l’artiste demeuré à distance de l’empire du sujet, fait lever des formes ingrates.

Elle met en marche des Golem dont elle ne songe pas une seconde à effacer la première lettre de « l’Emeth » frontal.

« L’asymétriste », en somme, offre au présent un monde du monde dont toute la beauté réside dans le fait que, temps vraiment, que lieu vraiment, il n’en demeure pas moins, comme le monde « devisé » de Marco Polo ou celui des courses d’Homère, le règne inaltéré, le règne inaltérable, de l’aventure, cet orgue fait pour « le grand jeu ».

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