Le moment de matière : sur l’œuvre de Pierre-Yves Carlot

Dans son De rerum natura, on le sait, l’Épicurien Lucrèce attribue la naissance des formes, de ces départements du monde sur quoi se fondent et la confrontation éternelle des corps et la capacité d’en conquérir et d’en enseigner l’intelligibilité au cœur de l’être principiel, à une légère inclinaison de la chute verticale des atomes en pluie, à ce qu’il nomme le « clinamen ».

 © Pierre-Yves Carlot © Pierre-Yves Carlot

Dans son De rerum natura, on le sait, l’Épicurien Lucrèce attribue la naissance des formes, de ces départements du monde sur quoi se fondent et la confrontation éternelle des corps et la capacité d’en conquérir et d’en enseigner l’intelligibilité au cœur de l’être principiel, à une légère inclinaison de la chute verticale des atomes en pluie, à ce qu’il nomme le « clinamen ».

En somme, c’est aux trajectoires parallèles de particules mêmes de l’Un ou, plus précisément, à leur dérogation, en un « nouage », à une règle de parallélisme ou de mêmeté dynamique, que le monde devrait d’être monde, c’est-à-dire exception à l’Un dans l’Un.

La physique, originée dans la causalité première, ne devrait d’être physique -la nature ne devrait d’être nature-, qu’à un momentum de dérogation à l’éternité de l’invisibilité de la présence, garantie par l’identité de ses composantes et de leur mouvement.

De la pluie ostinato de l’être, répercutée dans chacune de ses subdivisions égales, naîtrait, depuis l’intervention d’une volonté que « soit quelque chose », une exception d’identité autorisant le monde à se justifier au regard de soi, à s’offrir à la perception, au jugement et à l’entendement, et à faire écho de soi dans la transmission d’une intelligence des formes confrontées ou rapportées les unes aux autres par cette analogie qui, des choses, atteste la participation refoulée à l’être afin qu’il prévale, au terme de l’observation dialectique de son dépassement, comme « collection d’objets ».

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L’œuvre de Pierre-Yves Carlot a ceci de singulier, de candide et de profondément « élucidant » qu’elle est, à chacune de ses étapes de conception et comme terminaison d’une pratique distinguée de son auteur, mimétique non pas de la formation du naturel, du monde physique, mais de son interprétation légendaire, de son imagination mythique en pesanteur originée dans rien qui soit intelligible, confinant à rien qui soit concevable en la forme de conscience, en transition pure échappée à la pluie de mêmeté depuis et vers nulle forme.

De façon à la fois naïve et subtile -naïve au plan mimétique et subtile au plan technique-, Pierre-Yves Carlot dispose au regard la concrétion de cette pluie de matière de Lucrèce, le nœud de matière exceptif, dérogatoire, distrait, qui, tout à la fois, désigne la caractère inappréhensible du règne matériel et la volonté que lui soit alloué un moment d’éveil, un matin, un être-là ne figurant au fond « en vérité » qu’au-delà de soi.

Le dégouttement de l’Un, c’est la corde, son affolement soudain, c’est le nœud ; la pierre, c’est la chose, l’objet, la forme : c’est le monde.

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Comme une carte de tarot dont chaque trait est vicaire et trope de l’éternel, les « Shibari Pebbles » de Pierre-Yves Carlot érotisent le monde comme limite désirable du regard, comme objection à sa participation aveugle à cette raison des raisons dont il ne saurait s’abstraire.

Pierre-Yves Carlot abstrait et figure, depuis une force humaine inféodée à la force souveraine, sur le mode de la synecdoque, ce temps suspendu où la souveraineté de l’Un prend appui sur la vassalité éclairante du « moment de matière ».

L’objet, le moment, ces intermédiations critiques entre l’être et l’être, s’imposent au cœur d’un cadre, d’un templum, d’une fenêtre sur l’être qui, le temps du regard, se fait lieu de l’agrégation de distinctions, en réponse à une convocation à devenir « diorama » que lui adresse l’objet mythique entravé dans le temps.

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La torsion de l’être en une forme, par le truchement du cadre où elle se suspend comme de soi -le retranchement de la fabrique y étant opiniâtrement conçu dans la fabrique-, contamine tout ce qui est délimité par le cadre de suspension. Témoignage d’une volonté critique, il fait en effet, comme le templum des Anciens, la place à une « mansion » ou à un compartiment transitoire du monde où le monde, cessant d’être de l’être, se fait paysage, où, cessant d’être ce qui est, il se fait harmonie des étants.

On observera combien le cadre-suspensoir apposé par Pierre-Yves Carlot devant le monde y dessine bien cette fenêtre si chère à Rilke dans laquelle le monde, imitant l’art, tourne dialogue des objets, comme un regard délimité en soi où, au cœur de ce qui ne saurait advenir puisqu’il est, quelque chose advient.

 

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Le Shibari de roche de Pierre Yves Carlot est l’autre du Shibari charnel et le même, grâce auquel une posture du monde indique au monde qu’il est bien en puissance une forme, cette forme ne fût-elle que transition vers la chute ou la remontée analogique dans le règne informel.

Galet ou académie, retenus suspendus dans un cadre qui fait regard comme il fait temple, forment exceptions à l’impassibilité de la chute de l’un dans l’Un, à cette chute sans commencement ni terme, pour engager l’œuvre à se constituer tremplin ou plongeoir vers la dimension et son dépassement.

Les petits temples de Pierre-Yves Carlot sont davantage qu’un monde, en somme : ils sont le monde même, ils sont la légende ou le mythe du monde, c’est-à-dire, tout à la fois, son être et son néant, sa présence de toujours et sa dissolution.

Et toute la nature et sa dilatation, la physique et son trouble, la note et le point d’orgue.

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