LES YEUX NOIRS (sur Véronèse) : un feuilleton (2)

LES YEUX NOIRS (sur Véronèse). SAISON 1 : "D'âcres hypocrisies", épisode 2.

Paul déguste visiblement votre consentement, votre assentiment à ce qu’il consente.

Son front soufré, amadoué, amadouant, est peint de sorte qu’un pacte étrange vous lie de soi.

 

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Veronese, autoportrait, entre 1558 et 1563

Huile sur toile, 63 × 51 cm, musée de l'Hermitage, Saint-Pétersbourg

 

La façon intime. Le peintre vous comprend et c’est à cette aune qu’il vous comprend. Qu’il vous comprenne et il vous comprendra. Que son écoumène ne soit point envahi et il saura, amène, vous adresser le bon sourire de celui qui entend, de celui qui, en tant que vous demeurez en respect, vous entend et vous aime « y compris ».

Il y a, en d’autres termes, dans l’âme qui exsude par ce front, par ce regard, comme un chrême, une puissance injonctive autant qu’une douceur, l’une par l’autre, l’une depuis l’autre, une mise en condition de l’être-là, de la confrontation à l’occasion d’une rencontre. Il semble bien, à les observer, qu’ils mettent sous condition l’existence d’une pesée critique, d’une pesée d’humanité sur soi.

Ce faisant, on le sent, ils indiquent voies et moyens, conditions et afférences d’une rupture de cette connivence sous réserve, de cette complicité hypothéquée. Paul Caliari dit Véronèse vous aime et vous comprend, sous condition de respect, sous condition proxémique.

Et si toutefois cette proposition s’inversait… ?

Et si l’on contenait ici l’amateur de portrait pour mieux le convaincre d’opter pour une excursion, pour une transgression qui dît le dit, la parrêsia de ce sourire qu’offusque malignement le voile de barbe rousse ?

L’on dirait tout à fait d’un visage confit en bienveillance dont tout indiquerait qu’il entend le demeurer, dont tout indiquerait qu’il eût en l’idée de signaler l’hypothèse d’un déséquilibre, d’une rupture de confiance ouvrant sur un théâtre d’épiphanie destiné à ces esprits et à ces regards forts qui, depuis un « intelligenti pauca », songeraient à en passer un autre, de pacte, celui de l’élucidation, celui, heuristique, qui porterait au jour une dénégation faite chair, une aire seconde sous l’aisance accorte du cadre, son double obscur, une sous-tension dont la suavité impassiblement souriante du portrait serait « la bonne figure », « le bon diable » : quelque chose, en somme, comme une hypocrisie…

Il y a des fontes de tension dans cet autoportrait du jeune Véronèse : il fait un départ, il répartit, il imprime au monde et à son devenir une intention qui le fend en deux champs de perception siamois. Il en est un qu’il impose aux benevolentes, à la complaisance du spectateur, il en est un autre, son double, qu’il suggère à son irrévérence. Il montre un pas, un train, une allure, afin que le regard cheminant oblique, s’il sait sentir que l’exercice imposé de la rencontre avec l’hôte gentil est une feinte emmiellée, un « rêve de forme », la fausse piste optique du prestidigitateur, s’il le sent toutefois.

Obliquons…

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