Adieu foulard !

Une expression, très nationale d'identité, acquiert chaque jour devant nos yeux plus de pertinence: «je te connais comme le fond de ma poche».

il-fullxfull-1076149289-9799
Une expression, très nationale d'identité, acquiert chaque jour devant nos yeux plus de pertinence: «je te connais comme le fond de ma poche».

En effet, chaque jour davantage, le Réel, sans cesser de vivre au dehors sa vie de Réel du dehors, semble en même temps progressivement disparaître, comme fatalement, pour entrer en nous en passant par la poche, façon de dernière étape d'un parcours vers l'entrée du monde physique en soi.

Le passage obligatoire par cette dernière étape en fait le lieu de l'exercice de la connaissance par excellence. Nous y avons notre mémoire (Google), notre bibliothèque (e-books) notre discothèque (Deezer), nos amours et amis (Facebook), notre enfant (le fameux "Tamagoshi"), notre parcours de santé, notre trésor, notre galerie d'Art, j'en passe...

Qui connaît ma poche me connaît, j'y suis : mes proches, mes goûts, mes facultés, les produits de mon idéation, tout y figure... en France, une entreprise amusante a fait l'objet d'une condamnation, qui voulait lancer dans le commerce une marionnette présidentielle... le monde du dehors résiste encore mais pour l'essentiel, la modélisation présidentielle est réalisée, Sarkozy est déjà surtout un mouvement sur l'écran, Kadhafi la pathétique animation circonscrite de cristaux liquides.

Qui connaît ma poche me connaît, le dehors poursuit sa marche continue, en modernité, vers l'"intus", l'intérieur : il ne suffisait pas de penser le monde, de le convertir en idée, il fallait sans doute que le monde lui-même, physiquement, entrât vraiment en soi...Un autre élément du décor est en marche vers notre poche : la prison, le monde carcéral, les cloisons placées entre le sujet et le Forum, entre l'individu et la Cité.Il y est parvenu sous la forme du bracelet électronique faisant prison lorsque des libertés conditionnelles supposent un suivi policier du détenu peut-être encore dangereux.

Il y parvient plus lentement sous une forme plus aérienne et pour tout dire plus féminine : le Niqab, le voile intégral...

Voilà un élément du monde en route vers la poche : l'incarcération portable, voilà l'idée, l'affirmation de la liberté de culte par l'emprisonnement transportable, voilà la détermination de l'idée...

Je me rends compte, écrivant, qu'il faudrait, pour que la prison portable en tissu poursuive son cours vers la poche, que les dimensions physiques de la prisonnière se réduisent également, à proportion, peut-être, de l'idée que s'en fait son geôlier... le regretté styliste britannique Alexander Mc Queen l'a brillamment montré au cours d'un défilé : allez réduire le Niqab sans réduire la femme, vous obtiendrez Lady Gaga...il faudrait, pour que le Niqab, à son tour, soit "de ma poche" que la féminité le fût également... il faudrait une femme de poche pour que sa prison fût de poche...une femme intérieure pour que le Niqab fût intérieur... il faudrait, pour que le voile intégral passe le cap de la peau , que la féminité passe, passe physiquement, en nous... c'est pourquoi, sans doute, il ne passera pas ce cap... il n'y avait donc aucun inconvénient, au champ et au nom de la modernité en route vers la poche, à décréter sa volatilisation !

Adieu, foulard. Bon vent du large.

 

Article publié dans Mediapart en 2011.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.