Emmanuel Tugny
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Billet de blog 13 nov. 2019

Un «Martyre minuscule»

L'on reproduit ici, en réaction à l'immolation d'un étudiant à Lyon, l'article publié en mai 2011 à la suite de celle d'un employé de France Télécom-Orange, Rémy L.

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Dans ce qui peut à bon droit être tenu pour une œuvre majeure de l'histoire de la littérature française, Vies minuscules, Pierre Michon se fait l'hagiographe d'anonymes à qui l'alchimie complexe des Lettres confère le statut de héros. De héros du quotidien sans grade, de ce que Georges Pérec nommait «l'infra-ordinaire», mais de héros. C'est fait et écrit sans burlesque, sans ricanement, c'est écrit comme candidement, c'est fait, c'est écrit, c'est guilloché par une forme nonpareille, c'est conçu depuis l'amour sans fard d'êtres qu'ignore le plateau des majestés tragiques.

Le 26 avril dernier, Rémy L., employé de France Télécom-Orange de 57 ans, s'immolait sur le parking de son lieu de travail.

Saura-t-on faire le récit de ce « martyre minuscule » ?

Saura-t-on recruter en soi ce qu'il faut d'adolescence morale et politique pour dire l'infamie collective de ce qui a conduit ce corps à s'effacer du paysage, à faire sur le mode mystique la démonstration pratique de son annihilation par autrui, à illustrer la souffrance atroce suscitée par la superbe ignorance d'un temps où se partage le pouvoir entre tyrans minoritaires et aveugles et superstructure monétariste monomaniaque sans visage et partant sans regard.

Ce que dit peut-être le sacrifice de Rémy L., celui, aussi, de ceux qui l'ont précédé chez France Télécom-Orange, ailleurs, celui, encore, de Mohamed Bouazizi, l'immolé de la révolution tunisienne, c'est le désespoir engendré par un temps sans regard.

C'est le sourire éperdu adressé par la communauté des hommes à un temps politique qui a fait de la radicalité de son indifférence, de la sophistication malade de son aveuglement face au citoyen, la clé putative de leur bonheur d'ici...

Peut-être que ce n'est pas que l'on ne veuille plus mourir, ici et maintenant, quêtant par tous les moyens les conditions d'une éternelle jeunesse, peut-être que c'est plus humblement que l'on veut séduire, que l'on veut être vu.

C'est même sans doute, osera-t-on l'écrire, que l'on voudrait bien, ici et maintenant, être aimé.

Or, l'exemple donné par le gouvernement contemporain de la vie des hommes, est, au nom du mirage d'une prospérité qui entrave l'être, celui du désamour.

La Polis a cloué nue la Cité "au poteau de couleur", au poteau sacrificiel de la carence affective massive.Le temps est un amant délaissé qui s'échine à se faire beau, cesse de fumer, mange sain, dévale des kilomètres de pente en caoutchouc, fait aller et venir la fonte, travaille à voter, à penser au cordeau.

Et qui s'échine en vain.

Les corps et les âmes évoluent dans l'angle mort, ils appellent, ils font la roue, ils jouent de tous leurs atouts, de tous leurs atours, pour plaire et pour servir.

Ils sont accorts, ils sont beaux, ils veulent vivre loin pour plaire et pour servir.

Ils enseignent à leurs enfants juste ce qu'il faut de savoir pour plaire.

Ils consomment de culture juste ce qu'il faut de culture pour plaire.

Leur jouir se cache ou se fait Droit, leur révolte s'émousse, leur enchantement se nuance : celui qui veut plaire ne connaît d'aventure que celle de l'offrande d'un regard.

Or, le temps est aveugle.

Les sujets qui y promènent sont orphelins d'une vision de l'homme.D'une vision de l'homme qui voie, qui regarde l'homme.

Ils sont devenus les objets d'une passion morte, les inféodés d'un monde qui pense faire le bien du sujet en le niant comme sujet, en le comblant d'objets qui lui ressemblent, qui ne sont pas davantage objets que lui puisque l'attention qu'on leur porte est au fond la même.

Puisque le regard du temps sur le sujet est aussi mort que celui que l'on pose sur un pur objet pur, sur une forme « insignifiante », sur un signifiant de rien sinon de fonction, sur un désert symbolique, sur une parole tue.

La Cité est un corps qui ne plaît plus à la Polis. La Cité est une voix à laquelle la Polis est désormais sourde. La Cité est une désaimée.

Elle hurle le dépit et, ce faisant, elle désigne l'absurde : elle hurle le dépit de se voir tenue dans une nuit par un regard détourné, elle désigne l'absurde en quoi consiste le fait d'être tenue pour rien par ce qu'elle a conçu et qui a pour vocation prétendue la conception de sa prospérité d'âme et de corps.

Rémy L. est l'un des « martyrs minuscules » de ce temps ; à l'instar d'un tragédien, il a tiré les conséquences exemplaires d'une souffrance particulière, il a fait exemple, il a fait leçon.

Mais il a fait de son corps la matière même de la leçon.

Cette leçon, le champ social en souffrance le dit lorsqu'il dit : « je travaille depuis si longtemps pour cette boîte, comment peut-on... ? »

Lorsqu'il dit le désamour et son horreur à celui qui le lui fait vivre, comme Elvire le dit à Dom Juan.

Rémy L. a fait litière de soi pour dire ce donjuanisme, cette perversité profonde, cette cruauté benoîte, cette irresponsabilité puérile du temps contemporain.

 Qui saura porter témoignage en 2012, se faisant en quelque manière le porte-voix d'une candidature posthume à l'élection présidentielle de Rémy L et de ses frères en martyre, de l'exigence du citoyen de rencontrer, enfin, un temps politique qui en soit, au profond, épris ?

Publié dans Mediapart le 9 mai 2011

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