D’une physique orpheline: l’œuvre de Claudia Masciave

Il en va sans doute de la forme d’art comme de tout le domaine physique : la question de son appartenance à un sens est ce qui fonde le regard qui s’y porte et comme sens infus d’un regard et comme élucidateur de son spectacle.

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Il en va sans doute de la forme d’art comme de tout le domaine physique : la question de son appartenance à un sens est ce qui fonde le regard qui s’y porte et comme sens infus d’un regard et comme élucidateur de son spectacle.

C’est la leçon de Fichte, c’est aussi la leçon de Guitton : seule l’expérience sensible d’une portée du monde, fondée sur l’intuition de sa justification par une visée consubstantielle où il se fonde, conduit la physique à faire spectacle, la forme d’art à s’extraire de la nébulosité de l’apparence pure pour se donner à voir comme distincte.

La « justification du temps », en somme, est cette étrange capacité de ses objets à se manifester comme l’écho d’un espace où ils débordent, s’extravasent, depuis quoi ils émergent d’eux-mêmes.

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Ce qui est « de soi » une forme, un objet, une image, n’est au fond jamais que la transparence de la forme, de l’objet, de l’image, du regard qui y fait étape, à leur aire d’exhaussement primordial et terminal.

Il n’y a d’objet au monde que dans la sensation, elle-même justifiée comme objet, d’une destination, d’une portée de l’objet.

C’est le dépassement de l’objet dans une portée qui autorise le regard à le distinguer. L’on ne distingue de forme ou d’objet que depuis une distinction dont elle est la « bonne nouvelle », soustraite au nébuleux, arrachée à un dépassement de soi qui la concède et qui l’emporte.

L’objet est un passage de l’être.

Le regard sur l’objet est un passage, concurrent au passage de l’objet, qui lui appartient tout entier comme condition d’apparition d’une portée en une portée.

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Le regard sur l’objet est passage sur le passage.

En un mot, par répercussion, la distinction, l’émergence de l’objet d’art ne se donne que dans la justification, préalable et téléologique, d’une rencontre avec un exhaussement de cette émergence, de cette distinction, dans la sous-jacence critique de sa naissance et de son épuisement au règne des corps.

Concevoir une forme d’art qui échappe à l’emprise dont le regard lui-même est l’aliénation en une « physique du regard », en une physique de son interprétation comme objet exégétique, c’est certes affronter l’aporie d’un devenir fondé en soi, extrait de sa substance justifiée en portée.

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C’est signifier, depuis la conscience bornée qui veut n’attendre que de soi les conditions de  sa solution, qui veut ne penser sa solution qu’en soi, la haute dignité d’une entreprise aporétique en quoi l’intention, convaincue de sa vanité à former, forme tout de même en soi-seule, bravache et désespérée, obturant autant qu’elle le peut, en un « hic totum » déchirant, cet œil ouvert sur la portée, sur l’éminence, sur cette gueule ouverte molochique de l’espace et de la justification de la forme qui l’origine et qui l’attend.

Cette tentative d’affirmation du célibat de la physique de l’objet, de sa liberté comme ne se déterminant qu’en soi ou dans le règne des objets qui le coudoient comme des frères orphelins valant échos ou chœur, c’est, me semble-il, celle de Claudia Masciave.

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Tout le travail de cette artiste me semble vertébré par un double mouvement : celui qui appelle la production de l’objet depuis l’objet, celui qui appelle à une affirmation de la majesté de la physique dans une contradiction farouche, non pas à la physique mais à cette justification de la physique par une portée qui la détermine comme champ d’observation passager.

Car il en va de du travail de Claudia Masciave comme de ces chromos enfantins dont la vocation est de rassurer sur la présence au monde du monde : il forme à la fois pour annoncer les condition de possibilité d’un veuvage superbe de la physique, d’une solidité de la forme fondée en soi, en un mot, d’une liberté radicale de la forme vis-à-vis de sa transcendance et pour figurer la ténuité de la forme au regard de cette portée majeure dans quoi elle n’est pas et qui, la justifiant, comme « malgré soi », fait patience en la livrant en orpheline à sa condition solitaire.

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Les images conçues par Claudia Masciave rassurent le spectateur, ramené à sa condition enfantine, convoqué à restaurer le pacte enfantin qui le liait à la condition de l’idiot de Clément Rosset, elle l’informent de ce que la physique passagère est bien « là », de ce qu’une présence « dégagée » est touchable qui dégage le regard, toute maternelle, de sa conversion inquiétante au vertige.

Tout est là, disent les images de l’artiste du Brésil : « la nature a lieu, on n’y ajoutera pas » : son petit monde arrêté fait monde.

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Et dans le temps même où le monde, tout entier ramassé en soi, y rassure un regard arrêté sur la prostration du monde, cette prostration souligne, dans l’exaspération de toute ses dimensions, l’ignition, la colère, la radicalité brutale que suppose le dégagement d’un au-delà de soi qui ne consent à faire retraite qu’au prix d’un effort épouvantable, épouvanté, à ne concéder à la forme de se poser comme sa propre portée que depuis une consomption où la nuance des ciels crève de couleur, le modelé des chairs d’aplats, le sinus du monde d’angles, la beauté de saillies.

Il y a bien, en effet, une dimension sacrificielle dans ce travail entêté, dans cet effort qui dévore : Claudia Masciave, en quête d’une justification par soi seule de la présence, en quête de cet état d’enfance ou d’idiotie où rien n’excède ce qui est au temps, propose au regard régressif qui consent la tragédie de l’être seul, la terrible menée de la physique et du corps sans portée qui, évidant son écho, pose en perdant substance.

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Ne nous y trompons pas : cet art-là, qui fait de la formation de la présence, de la fiction de l’institution de la physique par soi, du rejet de l’enchantement par le sublime, ne rapporte tout à soi que depuis la souffrance de l’abandon de l’espérance en l’absence chaleureuse.

Il n’est acte de présence que depuis un renoncement terrible à « rencontrer hors de soi ».

C’est dire si ce qui s’y rencontre, alors même qu’il apaise comme affirmation d‘une présence autonome, inquiète, inquiète comme orphelinant du vivant.

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C’est là le tour de force de cette tentative toute Dom Juanesque : elle est à a fois orgueil et désespoir d’un vivant en butte à l’impossibilité de n’espérer qu’en soi.

L’œuvre de Claudia Masciave n’est point sensible, elle est cruelle, elle n’est point tendre, elle est radicale, elle n’est ce qu’elle est que depuis l’expérience de l’arrachement qui console « à ses frais ».

Elle est tragique.

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Elle est l’aliénation en objets « efforcés » de cet échappement au « jugement de Dieu » d'Artaud, elle ne pose la condition fragile des corps que comme le produit d’un renoncement qui tue, qui achève et qui autorise la forme « revenue à soi », exténuée, à chanter, en ayant éprouvé, comme rejeton d’une violence qui sépare, la souveraineté en l’être, la rédemption en l’élévation seule.

Certes, la beauté n’est rien sans portée, mais quelle grimace ne doit-elle pas tirer de sa souffrance à être au monde pour le dire tout de bon ?

 

 

 Copyright images : Claudia Masciave

 

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