L'oeil d'Odilon Redon

Pour Bernadette Février Pour Bernadette Février  La peinture, c’est entendu, est affaire de regard.L’on n’a rien dit, disant cela.

Pour Bernadette Février

Pour Bernadette Février

 

 

La peinture, c’est entendu, est affaire de regard.

L’on n’a rien dit, disant cela.

Regard du voyant porté sur le Monde, son apparence, son contenu phénoménal, regard porté sur les sous-tensions du monde, sur la vérité qu’il offusque ou qu’il désigne en creux, regard sur les temporalités relatives de la présence ou sur la permanence de l’être dont la présence garantit l’apparition ici et maintenant, , comme sa condition d’éternité?Regard de l’aveugle, cher à Jacques Derrida, peignant la résonance en soi du monde ?Regard du peintre convoquant le monde, regard du monde convoquant le peintre ?Peindre, c’est interroger les conditions d’une rencontre entre les mille modalités du regard comme acte.C’est interroger les conditions d’émergence d’un regard possible par la répétition d’un geste intercalaire, saisi entre deux fois deux regards, ceux qui émanent de la relation du sujet au monde, d’une « phénoménologie », ceux qui encadrent le geste, la touche, le trait, qui relèvent de la relation de l’oeuvre à l’œuvre, du facteur à la fabrique.Le peintre regarde l’œuvre, où s’observent le sujet et le monde, qui le regarde.Un parcours circulaire fait du regard la téléologie, l’à venir de la peinture.La peinture forme cercle, elle défile du regard au regard : au centre de ce cercle, où le regard ne se perd que pour se retrouver, est une matière inquiète, remuée, comme en suspens sur elle-même, en quête de soi, dont l’à venir est la fondation d’un regard.La peinture fait cercle du regard au regard et ce cercle est traversé d’ombre.En chacun de ses points elle fait cercle, dans ses profondeurs elle fait cercle. Elle est mille cercles articulés du regard au regard.Comme elle forme cercle, comme ce cercle est fait de mille cercles aux orientations distinctes, elle forme globe.Elle est un globe où travaillent des forces intranquilles.La peinture est comme l’aliénation, la traduction en formes extérieures au sujet, de cet œil où la nuit et le jour indistincts se déclinent en objets, en éléments contigus et articulés d’un monde, pourvu que l’œil, en quelque sorte, « revienne à lui », circule au monde et revienne y former l’œil avant que d’y circuler à nouveau.L’œil du peintre a ceci de particulier, en quelque sorte, qu’il se « forme l’œil », qu’il se consacre tel, le regard du peintre est un regard qui, dans une boucle, travaille en soi le regard.La peinture est un espace où circule un œil qui veut voir, un œil qui va chercher et qui revient à soi, qui vagabonde et qui rappelle à soi, dans cette étrange tension entre appartenance et liberté qui fonde la conscience.La peinture est affaire de présence relative de l’œil au monde, une "histoire de l’œil" qui est un peu celle du fils prodigue des évangiles.Pour peindre, il faut qu’au monde soit un œil qui s’affranchisse et, s’affranchissant, affirme son appartenance à l’œil. La peinture est concession relative par l’œil d’un œil au monde.La splendeur des premières œuvres d’Odilon Redon exposées au Grand-Palais tient dans ceci qu’elles figurent, en quelque sorte, la racine de l’acte pictural, cette division du regard, qui en fait l’enfant aventureux, farouche, capricieux mais paradoxalement fidèle et sédentaire, du regard.Qu’elles figurent cet œil dont le centre est partout, qui se clôt pour être du monde ou bien qui s’ouvre pour revenir à soi.Dont la circonférence est la pensée du peindre.

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