Mammon et le virus : un entretien avec Michel Maffesoli

La période que nous traversons a été l'occasion pour les travaux de Michel Maffesoli de s'éprouver face à une expérience où nombre de leurs dimensions ont été convoquées : relation du sujet postmoderne à la mort, nouveaux tribalismes, résurgence de l'affect, administration politique des corps...

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Emmanuel Tugny : Cher Michel, votre récit des événements récents nous importe au regard de la lecture qui fut toujours la vôtre de la nature contemporaine des liens sociétaux : que disent vos travaux de cette étrange période du "confinement" ?

Michel Maffesoli (1) : J’ai écrit de nombreux textes durant toute la période de confinement et d’ailleurs de déconfinement.

Commençons par régler les questions « d’étant » : comme tout le monde, j’ai eu un grand ami décédé, deux intellectuels brésiliens en réanimation durant plusieurs semaines ; l’un bénéficiant d’ailleurs à la fois des traitements allopathiques les plus innovants et d’une chaîne quotidienne d’intentions de guérison de toutes les croyances (à laquelle j’ai participé bien sûr). J’ai suivi les débats entre l’outsider Raoult, avec lequel je partage nombre de positions épistémologiques et le « Conseil scientifique ». Je ne nie donc absolument pas le caractère disruptif de cette épidémie, le risque pour les personnes de mon âge et plus âgées d’évolution létale de la maladie.

Néanmoins, je suis de ceux qui pensent qu’il s’agit d’une forme d’épidémie saisonnière, qui au niveau mondial n’est que la huitième cause de mortalité cette année, derrière la malaria, et surtout loin derrière la malnutrition, et les maladies infectieuses ! et je me dis que nombre de mesures prises au motif de cette épidémie sont une réaction de l’oligarchie au pouvoir pour maintenir une vision du monde économiciste, matérialiste, individualiste.

Je m’explique : qu’il ait fallu appliquer à cette épidémie les mesures de lutte contre les maladies infectieuses de dépistage, de mise à l’écart des malades et surtout d’hygiène dans les lieux de soins, tout le monde en est d’accord. Je suis un des derniers petits Français à avoir été hospitalisé dans un sanatorium quand j’avais 13 ans pour une primo-infection ; je sais ce que signifient les gestes nécessaires pour ne pas contaminer ses proches ou ses soignants. Gestes qui apparemment ne sont toujours pas appliqués de manière efficace partout dans le monde, la tuberculose ayant encore causé 1,5 millions de morts en 2018, quoiqu’il existe un vaccin et des traitements !

S’agissant du Covid, la catastrophe hospitalière telle qu’elle a été vécue dans le Grand-Est et en Île-de-France tient plus à l’incapacité de notre système de soins à réagir de manière pragmatique et intelligente aux situations nouvelles, au technocratisme et à la rigidité bureaucratique de nos administrations (regardez le retard au dépistage par peur de ne pas utiliser les tests disponibles – vétérinaires- car non homologués NF !!) qu’à la gravité de l’épidémie. Le confinement généralisé a été une mesure rendue nécessaire par l’afflux massif de malades non soignés en réanimation. Il a réussi à réguler les flux d’entrées en hospitalisation, mais à quel prix :  médical (maladies non traitées durant plus de deux mois), social (emplois supprimés et misère totale de tous les « petits métiers » non « déclarés »), économique (quoique et j’y reviendrai).

Quant au confinement, je dirais à l’enfermement dans l’isolement, des personnes âgées, qui se continue maintenant d’ailleurs, c’est tout simplement faire mourir les gens de tristesse et d’angoisse au prétexte de les protéger d’une mort inéluctable, mais accompagnée et acceptée.

C’est d’ailleurs à partir de ce refus de la mort, ce déni plutôt de la mort qu’il faut comprendre l’épisode que nous venons de vivre.

Il y a pourtant bel et bien eu événement, au-delà de la persévérance d’un « air du temps » subjectif…

Je ne sais pas si la pandémie de coronavirus mérite le nom de pandémie plus que la tuberculose, la malaria, et d’autres épidémies passées et à venir, ce qui est certain c’est que pour la première fois on a mis en scène une bataille dont l’objectif affiché était « l’éradication de la mort » ! L’annonce macabre et quotidienne du nombre de morts, puis les batailles sur le nombre de morts évités, sans parler des querelles picrocholines sur les morts causés par tel ou tel médicament, telle ou telle stratégie thérapeutique, tout cela s’inscrivait dans le scénario donné par le président en début de partie : « nous sommes en état de guerre ».

Et d’une certaine manière la France a rejoué l’épisode de 1940 : fuite des privilégiés (dont j’ai été) dans leur « campagne », et confinement des autres, dans des rues désertes, des commerces réduits à l’approvisionnement dit « essentiel », des sorties régentées par la production d’attestations, repli généralisé, à peine interrompu par la « réponse des balcons » aux contenus divers selon les pays, mais témoignant toujours d’une volonté de résister à la chape de plomb générale imposée.

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Pour vous, en quelque sorte, l’événement l’a cédé à une « politique de l’événement », en l’espèce ?

Pour le dire vite, je pense que la stratégie du pouvoir, stratégie largement commanditée par l’oligarchie économique au pouvoir (Bill Gates et autres magnats dont la charité bien ordonnée est largement médiatisée !) est une tentative pour préserver le pouvoir économique. Certes la crise a des répercussions économiques et financières qu’on ne peut pas nier, mais :

  • les premiers et les plus sévèrement touchés sont toutes ces personnes qui vivaient dans l’interstice du système de suradministration généralisée : petits boulots, troc, petits trafics, prostitution etc.
  • les entreprises qui « ne s’en remettront pas » sont celles qui de toute façon étaient plus ou moins condamnées par l’évolution vers toujours plus de productivisme et de rentabilité financière de l’économie. Et l’on a pu entendre ici ou là des économistes non pas s’en réjouir, mais en tout cas s’en accommoder !
  • le confinement accepté et la distanciation sociale imposée ensuite sont des armes efficaces pour « vider les rues », faire marcher tout le monde d’un seul pas.

Il y a donc très clairement une stratégie du pouvoir qui a utilisé cet épisode épidémique pour reprendre la main. Et ce au niveau mondial, par des moyens totalitaires durs, telle la Chine ou l’Inde d’ailleurs ou doux, en Europe.

Cette administration ou cette réinvention politique utilitaire de l’épreuve, vous en avez souvent signalé les prodromes…

Oui, dans un ouvrage paru en 1979, La Violence totalitaire, je décrivais ce totalitarisme doux, fruit de l’idéologie du progrès : celui-ci est comme un Moloch alimenté sans cesse par toujours plus de croissance, toujours plus de productivité, un matérialisme grandissant, une négation de la part d’ombre de l’humain au profit d’un rationalisme généralisé de l’existence (Max Weber).

Mais ce matérialisme, ce progressisme benêt n’est plus pertinent. Cette crise sanitaire récente est de fait une crise de civilisation. Les valeurs sur lesquelles la modernité s’est construite, le progrès scientifique et technique, la négation des forces invisibles, le rationalisme laissant de côté l’imaginaire, le rêve, les émotions, toutes ces valeurs et la valeur primordiale de la modernité, l’individualisme, sont saturées.

La stratégie du confinement est la métaphore agissante de la volonté bureaucratique du pouvoir d’imposer un ordre économique, de sacrifier au dieu Mammon jusqu’aux sentiments et aux affects qui fondent l’espèce humaine sans parler de la domination de la nature qui aboutit aux dévastations que l’on sait.

Mais à peine les portes entrouvertes, la puissance populaire recommence à se manifester.

Comment accueillir cette résurgence ?

Rien ne servira de taxer de communautarisme les accrochages entre les diverses communautés quels que soient les motifs avancés d’ailleurs : ils témoignent tous, au même titre que les formidables élans de solidarité et d’entraide observés au niveau local, dans les villages et les petites villes, les quartiers, sur les sites et les réseaux sociaux de ce que j’ai appelé le « temps des tribus » (1988). Pour le meilleur et pour le pire, de l’échange et de la collaboration de proximité aux combats maffieux ou dits identitaires.

De la même façon, il ne sert à rien de dénier la mort, destin commun et inéluctable de l’humanité, il ne sert à rien de défendre des valeurs qui n’ont plus de puissance agrégative. La république une et indivisible n’attire plus, elle n’est plus crédible. Les inégalités sont d’autant plus insupportables qu’elles sont accentuées par un discours et une administration pseudo-égalitaires. L’école en est actuellement un bon exemple.

Il y a un irrépressible besoin de regroupement communautaire, qu’il soit pérenne ou le plus souvent occasionnel. Il y a un besoin de « vibrer ensemble », de chanter ensemble, d’occuper ensemble l’espace commun. Le dénier au nom de la santé publique comme au nom de l’idéal universaliste ne fait que renforcer la violence de la pulsion communautaire. Parler, avec l’arrogance de la petite tribu au pouvoir du « communautarisme », c’est juste attiser la guerre de tous contre tous.

Les regroupements communautaires se font essentiellement sur des affects partagés, des sentiments communs, une communion émotionnelle. Les dénier risque tout au plus de les enkyster dans une contestation politique qui ne peut que se développer plus violemment.

Permettre les rassemblements festifs, les collaborations informelles, les expériences communes, les originalités locales, voilà qui permettra que s’élabore un nouveau mode d’être-ensemble, de vivre-ensemble, respectueux de l’altérité fondamentale et soucieux des affects partagés. 

 

Propos recueillis le 15 juin 2020.

 

 

(1): Dernier ouvrage paru de Michel Maffesoli : La Nostalgie du sacré, Éditions du Cerf

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