Jean-Luc Poivret, peintre pneumatique

Les Anciens croyaient au pneuma, cet esprit aérien, ce souffle spirituel dont la fonction était de mettre en branle, au coeur de la physique, la vie depuis les ciels.

Les Anciens croyaient au pneuma, cet esprit aérien, ce souffle spirituel dont la fonction était de mettre en branle, au coeur de la physique, la vie depuis les ciels.

 

Ce « cinquième élément », ce principe naturel voyageur, toujours migrant, toujours errant, activait la capacité de l’être à gagner la perfection en puissance de sa dimension, son âme ( son souffle attisé par un souffle), son « entéléchie » (au sens d’Aristote).

Le souffle est un don des ciels qui, descendu dans le champ physique, le fait lever, lever vers les ciels et lever en soi, lever vers soi.

 

S’il est bien un don de ce qui ne procède pas de soi, de ce qui est du monde autour de soi, c’est ce souffle des ciels qui fait lever en soi, afin qu'ils soient habités, un souffle qui est enfant d’un souffle.

Or, ce souffle qui est un don, que lui rendre ?

Comment rendre aux ciels ce don des ciels ?

Quel souffle rendre au souffle ?

Comment rétribuer, une fois ce qui était en puissance activé, en mouvement vers un souffle depuis un souffle qui porte, qui anime, ce principe, ce commencement de l’être non pas tant au monde qu’aux ciels ?

Comment rétribuer ?

L’usage du souffle est certes en soi une rétribution, elle  reconnaît la puissance de ce qui est don de puissance, le pneuma.

 

 

Mais c’est une rétribution comparable à celle de l’enfant qui, recevant un présent, commence à en jouir sans remercier.

L’on peut rétribuer au-delà de cette enfance de la rétribution, de la reconnaissance du don.

L’on peut, par exemple, offrir à la descente sur la physique, en le corps, en la matière, en la glèbe, du pneuma qui, devenu animus, conduit ce qui était inerte à souffler, à rencontrer ses limites pour aller, un portrait.

Son portrait.

 

L’on peut offrir au donateur un portrait du donateur, au bon Samaritain céleste, au « créditeur pneumatique » son immortalisation.

L’on peut offrir à la main qui offre son œuvre, son poème, son autel, son tableau, son sceau imprimé dans la matière du monde.

Ces gestes innombrables, éternellement reproduits, infiniment démultipliés, des ciels, qui font aller la matière, comment en reconnaître l’héritage mieux qu’en en faisant une oeuvre, c'est-à-dire un signe qui en dise l’éternelle et l’infinie unicité, l’unique éternité, l’unique infinité?

L’œuvre offerte aux ciels, au jour, au lit auré de ce qui est souffle, en dit la participation à l’essence, à la substance, c’est à dire la survivance aux terminaisons de l’existence, aux circonscriptions, aux fermages, de l’existant.

Cette oeuvre qui rétribue, qui dit, qui loue le don de ce souffle qui fait lever le souffle jusqu’aux limites de la matière afin qu’elle lève, afin qu’elle emprunte le pas séminal de la vie, c’est celle, par exemple, de Jean-Luc Poivret.

Depuis quelque quarante ans, Jean-luc Poivret peint pour rétribuer, pour louer, pour rendre grâce. Sa peinture est une action de grâce.

 

Sur le mode de l’anagogie, elle fait chemin de l’actualité relative du pas, du geste, de la  pratique, au pélerinage vers cette essence à qui elle rend grâce.

Elle lève, elle s’élève, elle dit ce qui lève, elle fascine comme vecteur d’élévation.

Elle s’élève pour s’agenouiller devant ce qui fait que l’on lève.

Des tours, des avions (1), des gâteaux, des toupies, en somme, ce que le peintre nomme des « machines pneumatiques » : la peinture fait feu de tout bois, de toute pièce,de tout monde,  pour dire la bonté de cette « aprohairesis » (Aristote, une fois de plus) radicale, jalouse de son appréhension, de cette extériorité pure qui passe aux ciels et qui est aussi matière, monade de la singularité en actes, de la radicale « prohairesis », de l’ipséité, du volume intérieur de celui que le jour accueille en son sein sans circonférence.

 

Depuis quelque quarante ans, l’œuvre de Jean-Luc Poivret, né en 1950, fait action de grâce, elle rend grâce à ce souffle qui fait que l’on va, que l’on peint, qu’une matière où l’on va, que l’on peint, se fasse voie au monde comme une distinction offerte par le souffle des ciels.

Elle se rend aux ciels, cette œuvre, pour leur faire allégeance et, littéralement, pour y reprendre son souffle comme l’emprunteur reconnaissant et prompt à rendre au centuple à son créditeur d’essentiel, c'est-à-dire d’éternel réveil de l’informe.

Il faut, depuis cette œuvre,  apprendre à lever, comme les idoles des Bambara, ce qui est donné de souffle vers le principe du souffle et, avec elle, rencontrer la vie même, ce bon, ce beau vol immobile.

 

 

 

(1) note d'Alain Chauvet (voir alainchauvet.com) : 

Jean Luc Poivret utilise l'avion, ses images, et des fragments matériels divers récupérés d'avions au rebut. Sur le support desquels il peint différentes formes plus ou moins colorées, effacées, saturées, peu adhérentes, frottées, brossées, sans rapport de significations immédiat avec le support choisi. Rapport étrange entre le support choisi (industriel, déjà formé, récupéré et à forte présence) et les formes plus ou moins définissables qui viennent négligemment s'y inscrire, y glisser, y flotter.. On pourrait parler ici de "détournement d'avion", par fragmentation et peinturluration. Aux antipodes des matériaux, des technologies et des formes précises et fonctionnelles qui président à leur construction. 

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