Emmanuel Tugny
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Billet de blog 21 févr. 2022

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Poutine, le ciron, la baleine

Il faut savoir dominer sa peur. La philosophie l’enseigne, la psychologie l’enjoint, la morale le prescrit, l’intuition le suggère.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Face au pressentiment, face à la conscience du danger, nul engagement d’ordre volontaire n’est concevable qui ne soit le produit d’une domestication de cet abandon douloureux.

La philosophie, la psychologie, la morale, l’intuition fourbissent un nombre vertigineux d’armes pour conduire le sujet à l’évitement de cette faiblesse, mieux, à son utilisation comme outil et condition raisonnée de la fabrique d’une force.

Il y aurait, nous murmurent ces sœurs en direction d’être, trois types d’hommes : celui qui a peur, celui qui n’a plus peur, celui que sa capacité à ne plus avoir peur rend impérial, c'est-à-dire en quelque sorte apte à prévenir la peur en en tarissant les sources humaines et matérielles.

Or, voici que réadvient l’irrédentisme poutinien, voici qu’advient l’incontestable annexion brutale de territoires aux frontières garanties par la communauté internationale, sous prétexte de continuité linguistique, d’agression ethnique, d’inconvenance éthique, de vassalité atlantiste. Voici que cet irrédentisme se délave et prend le visage d’une campagne d’annexion « pure » au sens de Walter Benjamin, sans objet autre que la volonté d’expansion, que la volonté impériale régressive de son auteur.

Voici qu’une partie de l’Ukraine est russe comme l’Alsace-Lorraine fut allemande, comme le Sudetenland fut allemand, voici que le régime ukrainien prétendument fasciste, antisémite, putschiste, corrompu, mérite d’être mis à bas comme le fut celui de Saddam pourtant aussi âprement défendu en son temps que celui de Bachar aujourd’hui.

Voici en somme que la Russie fait ce qu’elle ne peut point ne pas faire.

Et voici que, ce faisant, elle fait peur…

Et voici que, suscitant la peur, elle domine la sienne et « paie pour voir ».

Elle observe chemin faisant ses deux grands rivaux en gendarmerie des affaires mondiales : les États-Unis d’Amérique, leur ruineuse reprise et leur leadership matois, entre proclamation iréniste et irrésolution mortelle, les états concubins d’Europe, leur obsession économique morbide, leurs crises individuelle et conjugale, sur fond de désaccord fondamental entre rapports à la valeur de la monnaie de ses locomotives allemande et franco-méditerranéenne.

Elle observe un arrogant timide, un paisible querelleur.

Elle observe la délégation du dossier de l’autre à l’un et de l’un à l’autre.

Elle observe celui qui s’oublie en s’oubliant dans l’observation de celui qui s’oublie en s’oubliant dans l’observation de celui qui s‘oublie.

Le ballet que Poutine observe est celui de l’oubli de soi, de l’aveuglement volontaire à l’envi des démocraties devant leur raison d’être internationale propre. Le garant de la pérennité du monde libre comme imperium s’oublie, la communauté européenne fondée, à bon entendeur salut, sur l’éradication de la guerre en Europe, s’oublie de concert.

Ce ballet est celui de l’émulation des peurs, ce ballet est celui indigne, abject, de l’âme rétrocédée à la peur.

Ce ballet est une polka des lâches.

Le ciron y embrasse la baleine, l’expert l’enfant gâté.

Le ciron, cher à Pascal, est au plus près de la marqueterie des choses, il arpente le terrain, le physique, le moral, il nuance, il tempère, il relativise…

« Certes mais, entendu mais » : n’allons pas trop vite en besogne, le monde est un nuancier de gris ; être fin, c’est être immobile, être sage c’est renoncer à vouloir, connaître c’est s’abstenir.

« Prudence », serine-t-il, réalisant le vieux rêve de l’étymologie de voir ce beau mot qui désignait la sagesse désigner aussi la couardise.

« Prudence » : certes, Poutine est un ploutocrate, un autocrate, un phallocrate, un homophobe, un xénophobe, un islamophobe, un antisémite avéré (que dire d'autre de celui qui instrumentalise la Shoah aux fins d’extension militaire de son espace vital, de son Lebensraum ?), le chef impitoyable d’un aréopage de barbouzes vulgaires et goguenardes qui a violé une frontière à la suite de désordres produits sous la conduite d’un gouvernement pro-russe fantoche mais « il y a aussi que de son côté l’Ukraine etc. »

Que l’Ukraine quoi ? Il y a aussi qu’il y a toujours en l’autre de quoi trouver à redire…

Il y a aussi que s’il y a toujours en l’autre de quoi trouver à redire, l’agression de l’autre n’est pas nécessairement contenue dans ce reproche.

Le crime n’est pas « immanent » au reproche à l’autre, dirait le philosophe…

Le ciron, l’expert, millimètre le champ, il le prosodie, il vainc sa peur en démantelant son objet en mille facettes contradictoires : au militant féal des vecteurs, des chemins, des perspectives, des architectures, il tend le miroitement d’un kaléidoscope au désordre hypnotique.

Le ciron ne mourra pas pour Donetsk ou Louhansk,, pas davantage pour Kiev : tout ceci n’est-il pas, au fond du fond du fond clair et distinct des choses, un peu trop semblable à Moscou pour que l’on ne s’accommode pas de ces quelques pas de bottes en avant… ? Et Vilnius, et Varsovie, tout ceci ne vous produit-il pas, au fond, de bonnes raisons d’y voir redéfiler le pas si diabolique voisin ?

« Prudence » : le gris, le gris, le gris, ni précipitation ni affolement, prudence, regardons-y donc à deux fois, le monde est ainsi fait, nous dit Heidegger, que rien n’y est sans raison, il est ainsi fait, nous a dit Leibniz, que tout y ressemble un peu à tout. « Prudence » .

Le moment venu, prétendant le décorer pour ses loyaux services, Poutine écrasera le ciron…

Pour l’heure, il prospère dans l’ombre également prospère de l’éléphant et de la baleine, de l’enfant gâté, doté d’une puissance dont, à force de n’en point prendre conscience, à force de ne pas la défendre, de ne pas l’illustrer, de ne pas récompenser la fortune et l’Histoire de l’en avoir doté en en proclamant les mérites, il vient à bout de la capacité d’affirmation et de résistance.

Face à Poutine (comme en France, au demeurant, face au Rassemblement national et au Zemmourisme), le démocrate est un enfant gâté, il est un éléphant, une baleine qui met soi-même son existence en danger par ingratitude en ne faisant pas aussi bruyamment état des conditions de sa puissance que son adversaire.

À quoi bon, en effet, clamer la vertu du fait démocratique, l’intensité révolutionnaire du pacte de paix collective, la portée formidablement frondeuse du goût de l’autre comme ciment du contrat social ? À quoi bon prendre les armes pour ce qui relève du bon sens ? À quoi bon mourir pour dire qu’aimer vaut mieux qu’abhorrer, qu’ouvrir les bras vaut mieux, en terre d’humanité, que distribuer les coups ?

Ceci n’est-il pas de bon sens ?

Ceci vaut-il vraiment qu’on en et qu’on s’en gargarise et rebatte les oreilles ?

La baleine et l’éléphant doivent-ils vanter leur puissance ? N’est-elle pas obvie ?

Doivent-ils vraiment frapper pour imposer leurs vues ?

Qu’on en juge : la placidité de la force n’est pas la garantie de sa perpétuation…

Voulant décorer la baleine, Poutine l’attirera vers la côte…

L’expert tempère au nom de la subtilité abyssale du monde, l’enfant gâté démocratique retient ses coups au nom de l’évidence de son bon droit.

Et l’un et l‘autre font de leur peur le motif d’un reniement d’eux-mêmes puisqu’elle aveugle le sage et vassalise le démocrate.

Et l’un et l’autre font de leur peur l’origine de la sérénité de son facteur.

Et l’un et l’autre, par peur, confortent celui qui la cause.

Il faut savoir dominer sa peur.

L’affaire ukrainienne nous enseigne que le plus sûr moyen d’y parvenir, lorsque c’est encore possible, est sans doute d’avoir le courage, individuel ou collectif, de venir implacablement à bout, dût-on être sommaire et arrogant, de ce qui la cause.

Oui, terrorisons le terrible et, pour le Donbass et pour tous les plus tard, mourons à la peur, mourons à ce redoutable pire de nous-mêmes !

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