Saint-Malo, la ville autrement ! Un entretien avec Alain Guillard

Alain Guillard et sa liste citoyenne proposent aux citoyens malouins, à l'occasion des élections municipales, une méthode et un programme politiques qui rénovent, de façon à la fois radicale et responsable, une donne locale figée par une aura historique et des pratiques politiques périmées.

 

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Emmanuel Tugny - Cher Alain, nous nous retrouvons, un mois de campagne passé depuis notre premier entretien : quel est votre diagnostic "d'arpenteur citoyen"  sur la situation locale, sur ce qu'elle porte d'écho des événements nationaux ?

Alain Guillard - Elle fait peu écho aux évènements mais elle porte clairement le stigmates de la situation nationale. C’est d’ailleurs l’une de ses caractéristiques, la petite société locale se protège de tout évènement qui viendrait la perturber en faisant le choix d’un vieillissement protecteur d’un consumérisme-roi dans une cité de commerçants !

L’arpenteur ne peut que constater les dégâts de l’immobilier en termes d’exclusion de population, de perte de l’âme de la ville, de déséquilibre social et bientôt de vide humain, si nous ne stoppons pas cette mécanique, il sera fait de Saint-Malo une caricature de ce que souhaitent réaliser les gouvernements successifs pour le pays.

- Vous avez mis l'accent, beaucoup plus que d'autre listes, sur la nécessité d'une vision "analytique " des questions écologiques, sur une écologie des dossiers plus que de la vision holiste et de long terme: pourquoi ce choix ?

Je n’avais du terme holiste que le vague souvenir des errements, pour ne pas dire plus des adeptes de cette théorie auprès de Vichy, un petit coup d’œil sur l’écran de mon portable m’a heureusement sauvé la mise…

En réalité le débat entre les deux alternatives « changer un élément affectera le système ou changer le système cela affectera tout élément » ne me passionnent pas.  Je me pose essentiellement les questions du système, du terme, et de la capacité à agir.

Aujourd’hui, ce qui fait système, c’est la pensée de la grande masse des individus relative à l’interaction humaine sur l’état de la planète. Il ne s’agit pas forcément d’une pensée de la transformation, mais il s’agit bien d’une mutation des consciences sur l’écologie. Cette mutation trouve ses sources très loin, mais dans sa forme « moderne » les cinquante dernières années l’ont tissée de façon désorganisée, empirique, mensongère, angélique, sous-estimée, catastrophique, théorisée, mais dans tous les cas, nous sommes devant un ‘système’ de pensée qui a changé sur toute la planète.

Ce système jouera son rôle à terme, mais, quand et comment ? Doit-on se contenter d’en produire de mieux en mieux le spectacle, le commenter à force de films, de missions, de photos, d’un 4k de la catastrophe et de déclarations sur l’échec des sociétés fondées sur la soumission des humains et de la planète aux profits d’une minorité ? Doit-on surfer sur la médiocrité des individus qui, à l’unité, ne s’engagent pas eux-mêmes à devenir le grain de sable dans la machine qu’il faut stopper…Doit-on être de ces lanceurs d’alerte aux interventions tarifées ?

Notre propos est de dire qu’entre l’unité et l’absolu, nous voulons exprimer la force du collectif à l’échelle humaine, à l’échelle de l’unité de vie. Alors, effectivement, notre visée d’efficacité peut sembler « analytique », elle vise surtout à la cohérence pour inclure progrès social et environnemental. Trop court, trop faible peut être …alors faites-nous part d’autres bilans !

- Je suis évidemment sensible au fait que vous ayez fait de la politique culturelle l'un des axes cardinaux de votre démarche. Cela peut intriguer ceux pour qui la politique culturelle est la "danseuse" ou le "hochet" de l'action publique...j'aimerais connaître les raisons de ce choix mais peut-être surtout, savoir ce que vous entendez par "culture", en quoi et comment ce mot résonne chez l'homme que vous êtes plus que chez le candidat ?

Je ne suis pas certain d’avoir les bons mots et je préfère vous décrire une impression. Cette impression, elle tient dans une ligne blanche tracée à la peinture sur une place de quartier. Cette ligne blanche, c’est celle qu’il fallait conquérir à 16 heures, le jeudi, souvent seul avec ses poings. Une conquête qui, chaque semaine, devait durer pendant les quelques minutes précédant l’arrivée du bibliobus dans mon quartier. On dit que la musique adoucit les mœurs, c’est qu’elle doit être plus performante que la lecture, car c’est au prix de quelques horions que l’accès ‘primetime’ aux nouveautés était possible.

À cet instant, merveille de la semaine, délice d’une solitude dans les 9 m² d’une chambre partagée à trois.

Ce merveilleux cocon, je le dois à une volonté municipale de mettre des livres à disposition, mon premier Rouletabille est peut-être plus important que ce que j’ai lu depuis. Comment viser l’émancipation des individus sans la culture ? Et inversement ?

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- Vous reconnaîtrez avec moi qu'en un temps où la généralisation des échanges de tous ordres convoque plus que jamais à une réflexion sur la relation à l'autre lointain, sur les enjeux de coopération, sur le multilatéralisme, sur les mouvements humains, il est crucial de construire une proposition éclairée en la matière. J'aimerais connaître votre sentiment à cet égard : Qu'est-ce pour vous que la coopération ? Que l'universel? Que le cosmopolitisme? Que l'hospitalité ? Quelles pistes proposez-vous pour un Saint-Malo "international" ?

 

- Vous avez opté dès l'amont pour un fonctionnement, une méthode d'une exigence démocratique "outrée", peu commune (tirage au sort intégral, démission et tuilage à mi-mandat, intégralité du programme voté en assemblée générale, etc.) et dont on peut se demander si elle est vraiment tenable : comment la "tenez-vous"?

 

- L'ancien diplomate que je suis peine souvent à entrevoir ce qui définirait une "idiosyncrasie", une "personnalité unique", de ville ou de territoire. Les images se mêlent et le monde devient un... Dites-moi ce que serait l'identité singulière", "l'ipséité" de celle ville de Saint-Malo dont vous aspirez à accompagner le développement ?

 

Et si nous commencions par ne pas fantasmer notre ville, son renom, son importance, son histoire ? Si nous commencions par distinguer sa construction actuelle de sa réalité, par dire au fier descendant du dernier corsaire le ridicule de sa convocation à commenter le port d’aujourd’hui et le commerce de demain ? Savoir ce que nous sommes pour échanger sur autre chose que le souvenir ou l’opulence tout aussi virtuelle que la façade de cité de la voile ou du tourisme : voilà l’enjeu !

Au cours de notre parcours de réflexion, certains ont proposé de ne plus parler de ville, mais de « ville-port » pour Saint-Malo. Au-delà de la fulgurance sémantique passagère, les fondations de notre ville reposent sur des côtiers dont bien peu sont marins. Ils ont tous la mer dans leur univers, ce sont les besogneux et besogneuses invisibles qui nous portent sur leurs épaules. C’est à eux et à elles que s’adresse ce que vous appelez notre exigence démocratique pour qu’ils, pour qu’elles ne restent pas éternellement à quai.

Coopération, universel, cosmopolitisme, hospitalité, Saint-Malo "international" laissent-ils une trace, un sillon dans la ville au-delà du commerce et des élites supposées ? C’est ce que nous avons à reconstruire dans la ville-port depuis notre véritable identité et, nous le souhaitons, forts de cette proposition démocratique que d’aucuns croient intenable parce qu’ils n’en ont pas les clefs.

Attention ! «frêle esquif à bâbord», disait le pirate avant d’être défait !

 

Propos recueillis le 22 janvier 2020

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