Arrête Knysna !

 Il y en a un peu assez, à la fin, du bus de Knysna.

 

Il y en a un peu assez, à la fin, du bus de Knysna.

Assez de cette glose sans fin de ce qui ne fut rien, ni en intensité ni en récurrence, comparé à ce qu’endurent, pour les même raisons d’abandon social, de démission républicaine, les enseignants et les élèves des collèges difficiles et dont ceux qui, au pouvoir, s’offusquent du raptus de Knysna, se moquent avec une assourdissante constance.

Dans un magnifique petit ouvrage de 1905, Sur la lecture, Marcel Proust expliquait comment, enfant, il utilisait les livres comme autant de “filtres” lui permettant de conserver en mémoire les lieux, les bruits, les parfums des différents contextes où il lisait.

Ainsi, lire était avant tout pour lui une opération visant à accentuer la mémorisation des sensations provoquées par l’espace et le temps de la lecture.

Or, que retiendra-t-on, Knysna à part, de cette Coupe du monde de football 2010? Un vainqueur, vraisemblablement, la coruscante armée de nains espagnols, quelques augustes vaincus, dont la soldatesque hollandaise, quelques victimes expiatoires, quelques vanités comblées ou offusquées, quelques vices punis, quelques vertus honorées, quelques gestes rares, quelques gestes beaux comme des exceptions à une règle tristement“régulière”, une épopée prolongée ou souffletée, un rêve continué ou contredit, la Geste, quoi qu’il en soit, de quelques humanités en tunique colorée livrées en pâture cathartique à une foule en mal d’image de soi et qui leur aura un mois durant délégué le soin de contraindre le sort à la fabriquer ...

Rien de neuf ? Rien de neuf.

Ou plutôt si : la vuvuzela !!!

En l’esprit de Marcel Proust, la lecture était le prétexte d’une communication intense avec la vie.

Le jeu de football a presque semblé, au long de cette coupe du monde africaine, le prétexte d’une communication intense avec une rumeur, avec un bourdonnement, avec une respiration continue qui enfle, avec un cri.

Avec un cri qui est comme une affirmation impudique et généreuse, sublime et monstrueuse, de vie.

Ce cri de la vuvuzela, des poitrines qui en quelque sorte s’y prolongent, semblait incroyablement vouloir dire, semblait incroyablement vouloir signifier.

Il avait choisi l’endroit idéal pour dire et signifier : l’évènement-Moloch, l’évènement anthropophage, l’évènement-opium par excellence.

Il avait choisi son moment pour dire sa force et il a gagné la coupe du monde , il a battu toutes nos divisions de gladiateurs médiatiques.

Il fut sur les ailes, en défense, au milieu de terrain, dans la surface de réparation, il veilla à ce que chaque but fût annulé, à ce que chaque mouvement fût annihilé, à ce que rien de ce qui advient sur le terrain ne fît plus sens.

Il fut et il demeure le cri merveilleux et effrayant, insoutenable et doux, d’un continent dont la force, dont l’énergie inouïe de vie, dont la souffrance et la joie également éruptives, ignorées, refoulées par tant d’entre nous, furent le coeur vrai de la dernière Coupe du monde.

Alors, pardon, mais Knysna, son bus, son principal en cheveux, ses sauvageons…

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