Le Clerc et le polisson

Courtisan, thuriféraire, encomiaste, révérent, agenouillé, l’ouvrage que Michel Maffesoli consacre à Nicolas Sarkozy (1) ?

On le dit, on l’écrit, et l’on a grand tort

 

 

 

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Car c’est tout à rebours que ce livre « ni résistant ni partisan » travaille, au fond.

Y voilà tracé le portait d’un président « inventeur de ce qui existe », d’un président en proie à la salubre danse de Saint-Guy (celle qui sourd du ventre) de celui qui, face à l’errance du réel, à son retour au giron de la magie, face à l’impuissance de la réalité à faire objet, pis, à faire objet d’un désir, opte pour l’assomption, l’harmonie, le contrepoint, le réflexe.

 

Nicolas Sarkozy n’est pas l’homme de la résistance au temps, il est celui de son admission comme solution de continuité, comme « terre de contrastes », comme panoramique oxymore.

Il l’est en tant que féal du mouvement, du stimulus, du cours, de la marqueterie du contemporain qui offre à la discontinuité de l’être au monde (celle du peuple versatile dont le président est sinon l’émanation du moins la patente coextension, par exemple, celle de celui, aussi, à qui ses conceptions n’offusquent pas les sinuosités du donné) de quoi persévérer dans son être.

 

Voilà un président « présent au présent », incorporant un « mana quotidien », tendu comme un épiderme, dont le surmoi ou le « corps politique » n’étouffe pas la gigue de ce « corps naturel » qui fait un credo de la stimulation par le phénomène, de l’écoute de ce qui est et qui est sans suite, sans Logos, qui moque ce qui se retranche pour concevoir, idéer et partant refouler l’avènement.

 

1678, Madame de La Fayette invente le roman psychologique en achevant La Princesse de Clèves. Le monde s’y reforme en les âmes. Le fantasme, la macération sentimentale y exercent un ample magistère. Le projet humain s’y énonce comme refus de l’adaptation benoîte et picaresque à ce qui advient, à « l’aventure » (ad ventura). Michel Maffesoli juge avec aménité les propos tenus à l’endroit du roman par le président. L’heure est en effet à l’abandon au donné, à sa résistance envoûtante au Logos, cet ordre borné concevable aux seuls esprits au fond totalitaires : il est des sagesses nouvelles, il est même des sagesses qui n’empruntent pas à celles, anciennes, que nourrissait la longueur de temps d’une bildung, l’architecture d’angulations critiques.

Sarkozy n’est pas le fossoyeur de l’humanisme abstrait, il ménage des aises, un espace vital à ce qui advient. Au fatum. Sarkozy est l’ange tragique et baroque de dieux ivres, le shaman qui « témoigne avec », qui dit du présent fatalement advenu et à advenir, en acte et en puissance, la tendance à convoquer l’immédiateté du contact et de la réaction expérimentale au détriment du retranchement, de la retraite conceptuelle, de cette forme au fond infantile et morose (au sens de « l’éternisme morose » de Jean Guitton) d’invention de la vie.

De cette forme qui confond morale et vertu, l’une pensant depuis l’Un imaginaire, la seconde depuis la distinction et, partant, depuis la sensation du monde.

Voilà un président de son temps, « l’animus mundi » d’Hegel évoquant Napoléon, de ce temps « critique », qui a pour soi et contre soi de ne pas se concevoir comme objet, comme circonscription claire et distincte.

D’être une ère de métamorphose.

Un être indécis.

D’appeler une politique du bond, de la gambade, de la caresse, du dribble (de l’ironie comme feinte ?), du cahot, du cap pour le cap, de l’émotion comme ferment et ressourcement de l’action.

Voilà un président dont l’être est la somme des « étants », des êtres en situation.

Voilà un président congruent à son peuple, dont les rythmes comportementaux, réactionnels sont « par nature et par ton » (Chateaubriand) discontinus en tant qu’émotifs.

Impopulaire, Sarkozy ?

Depuis une adhésion menteresse du peuple aux canons de « l’opinion publiée », tout au plus…

 

 

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Voici ce qu’on lit, lisant Sarkologies, lorsqu’on ne lit Sarkologies qu’à la façon de ce spectateur d’une œuvre de Van Gogh pour qui le sujet, la fleur, le soulier, les soleils, priment la peinture, de ce spectateur qui, captif du motif, demeure aveugle à l’art.

Il ne peut échapper au lecteur de Sarkologies que tout, dans le ton qui y est élu, fait résistance aux adhésions manifestées par la lettre du livre…

Magique, captivante, cette post-modernité réflexe ayant fait litière de l’austère machination de réalités idéales pour endosser le manteau d’Arlequin du monde « présent à soi » ?

Captivant, magicien, tragique jouisseur sur le sentier du vrai immédiatiste, Nicolas Sarkozy, son zélateur en action. ?

Inventeur de son temps qui l’invente ?

« Certes » dit la lettre de l’ouvrage de Michel Maffesoli tandis que sa forme exsude l’étymologie, le retrait savant, la métaphore et la comparaison (plus qu’audacieuses, impavides), l’homogénéité radicale de l’éloge honnête de l’humaniste.

 

La lettre illustre la présence au présent, le réflexe, la réaction, la stimulation par le monde. La forme, pour sa part, illustre la culture en perspective, le recours aux temps passé et en puissance, son usage, la reconstruction de chic des figures, la monodie d’une conviction, l’esthétique propre au clerc éternel face au monde. Elle semble savoir qu’elle joue gros, qu’elle ne saurait être forme que dans la rédemption de son sujet.

De même, ce sujet rémère la persévérance en son être du clerc.

Sarkozy séduit, suborne, il encanaille.

Il est un bon petit diable.

Un adorable polisson.

Ainsi du temps dont il est la contiguïté gouvernante.

Dans le même temps, le clerc fesse son sujet, sa sagesse apprise le morigène, sa relation féale au Logos lui tire l’oreille.

 

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Il convient de lire Sarkologies comme une sorte de double éloge de la folie : éloge de l’être en réaction, captif du présent, éloge du clerc penché sur celui dont il fait un personnage, recourant aux au-delà du présent.

Du clerc affirmant à chaque ligne, ni résistant, ni partisan, sa double liberté : celle qui l’autorise à être séduit, celle qui l’autorise à dauber cette séduction. Sa liberté, en somme, d’affectueux libre.

 

Eût-on pu jauger plus sûrement sa liberté qu’en la soumettant à cette redoutable ordalie qu’est l’exercice du portrait du prince ?

 

 

(1) : Sarkologies : pourquoi tant de haine(s) ?, Albin Michel, 2011.

 

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