Il y aura demain: beautés du désespoir

C’est l’affaire d’un bras agrippé comme il vient dans une gare empêchée. C’est l’affaire d’une voix étranglée, d’un regard vide de regard.

 © Nathalie Brillant-Rannou © Nathalie Brillant-Rannou

 

Pour Solenn Hallou

 

C’est l’affaire d’un bras agrippé comme il vient dans une gare empêchée.

C’est l’affaire d’une voix étranglée, d’un regard vide de regard.

Un de ces usagers, dont l’analphabète notionnel et sensible ressasse à la mort qu’il est « pris en otage », a rompu le cours incontinent de l’information univoque : il a, comme tendrement, saisi à la manche un reporter qu’exalte ou galvanise la « prise en otage » de l’usager.

 

1281307-capture-d-ecran-2019-12-20-a-140631

 

Un psychanalyste altéré, dont l’anachronisme toujours ravit, remercie, la voix sous le sanglot, un gréviste attablé que son impassibilité honore, qui, en somme, n’en tire pas profit pour soi.

Une ancienne ministre écoute, ébaubie comme à l’instant d’une épiphanie, une retraitée de 82 ans dire son fait quotidien à la vulgate économiste en cour : ça peut en effet vivre mal au point de gratter la poubelle, une femme de 82 ans dont la vie fut travail et patience…

Ce sont trois portraits, trois figures parmi tant de portraits, de figures qui me semblent dire du temps qu’aussi aboli que l’étaient l’Histoire de Fukuyama ou le dieu de Nietzsche, écrêté, privé de temps à son terme, plus « terminé », plus propice, partant, au désespoir, il dit crûment ce que fut le temps vraiment, le temps humain, le temps d’humanité.

Conscience nous est subrepticement venue de ce que le temps humain n’irait pas à son terme, peut-être, que le songe d’une humanité tirant de l’effort du monde un monde à la mesure de son songe d’éternité avait rencontré un réveil : l’altérité du monde, son refus obstiné d’objet à être, au dehors de soi, le monde des sujets…

80446595-2638505996370579-7362116631641718784-o

Conscience nous est venue, en somme, de ce qu’il est au monde un monde et qu’il n’est pas davantage sympathique au songe de l’homme que ce songe ne lui est sympathique.

Peut-être le moment approche-t-il où le songe d’homme aura raison du monde. Ce dernier aura peut-être la satisfaction de monde de voir révélée, à l’instant du dernier regard, son autonomie éminente de monde…

Et l’un et l’autre finiront seuls ou l’un et l’autre finiront l’autre.

Ce moment annoncé par les deux songes confrontés, apocalypse sarcastique du monde, apocalypse terrifiée d’une humanité tragique est certes cause d’un abandon d’espérance.

Il rompt un réflexe téléologique qui n’est au fond que celui de la modernité, c’est à dire un réflexe historiquement relatif : non, l’empire humain n’en a plus pour mille ans. Soit.

Mais il est patent que de cette « ptose » d’espérance, que de ce moment de présence à soi naît une liberté d’être. Une liberté herméneutique. Il est patent que la rupture, que la solution de projection, engage le sujet dans un retour vers « l’être présent », vers « l’être au présent », vers une présence à soi et au monde qui, quoi qu’il en ait, le recompose, le reformule, l’interprète comme sujet.

sans-titre

De même que ce qui se meurt se connaît, laisse aller la "persona" pour voir enfin ce qui est, intus et in cute, en soi et alentour, de même il semble que du songe et de la mesure de son apocalypse, le sujet tire aujourd’hui l’enchantement à « voir enfin » de l’agonisant débarrassé des oripeaux du theatrum mundi.

Voici par exemple que la figure du scientifique qui transforme le cède à celle du scientifique qui observe…

Et voici que les regroupements désespérés de sujets désespérés forment regroupements de regards enfin librement posés sur la vérité, enfin présente à soi-même, du monde et des gens.

Voici que les cartes sont sur la table et qu’il y a sinon un avenir, du moins un demain pour les lire en la clarté. La dernière, dit-on.

Voici que l’occasion est donnée à l’observateur de pouvoir, à l’ami, à l’ennemi, dire leur fait. Voici que le songe d’un dernier grand jour autorise un « point ».

Il l’autorise aujourd’hui, dans la France turbulente.

Il l’autorise si crûment que le traditionnel clivage partisan ou syndical ne peut plus guère s’en faire le relais ou le stimulant…

Il autorise chacun, et chacun coudoyant l’autre, par désespoir de connaître ce que nous serions, ce que nous eussions pu être, à reporter l’effort de veille, de conscience, vers ce que nous sommes.

Il y aura bien demain. Et ce demain, qu’un songe dit fragile, baigne de clarté un monde et des sujets qui soudain, à la manière d’Ava Garner ou de Gena Rowlands, « prennent toute la lumière ».

79905899-2637838623103983-7247697208227659776-o

Et chacun semble, dans ce flamboiement comme dernier, appelé à faire « demain élucidé », à se porter vers la fragilité d’un demain où paraîtra, dans le plein jour, son flamboiement dernier.

Le fard est utile à la semi-pénombre, au crépuscule. Le temps est au plein feu : feu !

Une gréviste « prise en otage » posément « hors-jeu », Gérard Miller étranglé, Roselyne Bachelot stupéfiée : trois figures rehaussées par l’éphémère clarté des temps…

 

ttt

L’on se souvient qu’Habermas mit au jour la notion de « patriotisme constitutionnel » pour désigner le réflexe par lequel, plus que de sa terre, de sa langue, de son contexte natif, un sujet du monde pouvait, sensiblement, dans sa chair, se sentir le représentant dans le temps, non d’un corpus ontique mais d’un corpus constitué en droit…

Qu’il soit concédé à l’auteur de ces quelques lignes de dire qu’au jour que bassine une clarté désespérée, celle de la philosophie de Kierkegaard, celle qui, produite par un désespoir en l’avenir du monde humain, en la « portée » de la trajectoire d’homme, l’élève soudain en soi, il se connaît enfin patriote, comme d’autres patriote, patriote de cette terre particulière du droit qu’est la législation sociale, féal de cette identité fondée en droits acquis par l’effort collectif et la conviction de la bonté du bien, du sort, du code, du livre communs, bonne comme un foyer, apaisante comme un terme, belle comme un étendard levé, une langue toujours connue, une terre fleurant l’orage si longtemps attendu, un pays.

Il est bien, au temps qu’éclaire le jour étrange de sa finitude comme une étoile éclaire peut-être ce qu’elle va heurter, un demain.

C’est celui où l’on ira, quelques instants encore, chanter pour rien ce que l’on fut...

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.