La "maladie infantile" de la gauche

Le politique est affaire de recherche d’équilibres. 

Le politique est affaire de recherche d’équilibres.

 

Cette recherche s’applique au monde et à autrui. Elle est aussi réflexive : le politique est affaire de recherche d’équilibre du rapport à soi, à autrui et au monde. Il est, en cela, le cadre d’une discipline, d’une éminente, peut-être d’une suprême discipline.

Daniel Cohn-Bendit, évoquant, le mercredi 24 novembre, l’attitude de la candidate Eva Joly à l’endroit du Parti Socialiste français a, au détour de quelques phrases, signalé en creux du politique ces deux traits fondamentaux.

On le cite ici de mémoire :

« Eva veut une république exemplaire, quelle horreur ! »

« La politique n’est pas seulement une affaire d’exigence morale. »

Scandaleux, Dany le Rouge ?

Impudent ?

La tentation est de le croire, la tentation est de le penser, la tentation est de le dire…

Il ne fait pourtant que dire la racine du politique, il ne fait pourtant qu’en désigner la valeur, la dignité particulière, au champ des activités humaines.

Le Libertaire a dit en quelques mots quelque chose de la beauté et de la bonté du geste politique, c’est à dire du bon et beau geste à son propre endroit de la communauté espérant en l’avenir.

Le politique est affaire d’équilibre, d’établissement en soi, de construction, d’une vérité partageable avec autrui, elle est négociation avec soi d’une conviction stable et négociation avec autrui de la qualité de cette conviction au regard de la nécessité du partage.

Cette négociation est, comme la théologie, négative ou positive : la conviction stabilisée depuis la négociation en soi, en « l’atelier » de conception d’une vision du monde et des hommes, précède une négociation avec un double autrui : celui qui, mutatis mutandis, est le même, celui qui, mutatis mutandis, est « de l’autre bord ».

La conviction intime n’est conviction politique qu’en tant qu’elle définit ses formes par négociation positive avec ses adhérents potentiels (je nuance acceptant), par négociation négative avec ses contradicteurs postulés (je nuance refusant), ceux-ci -ou leur fantasme-, autorisant la conviction à gagner le champ pragmatique en suggérant intensité, forme dramaturgique, pathos, de la profération du pensé.

Le politique est affaire de modalisation d’une pensée à la rencontre de la scène du monde social. Elle est dramaturgie, c'est-à-dire « corporalité » négociée d’une pensée.

Il ne saurait s’asseoir sur la seule conviction, sur la seule certitude, fussent-elles admissibles ou même estimables au sein démocratique.

Or, la morale est le champ de l’axiome, de « l’allant de soi » (du "Naturel...?), de « l’à admettre » en ce qui regarde la relation au prochain.

En ce sens, elle surclasse ou transcende le droit, qui est affaire relative.

Eva Joly est un juge qui se transcende en politique, elle y promeut, c’est sa particularité indiscutable, l’axiome moral non négociable. Comme pour rédimer une vie mise au service du relatif, elle se fait le passeur d’absolus relevant du même ordre.

Eva Joly incarne non tant le droit que le passage par le politique comme essai de rédemption du relatif par l’absolu.

De l’autorité relative par l’autorité absolue.

Du dialogue par le dogme…

Voici la morale en statue du commandeur rachetant les fautes du droit.

Voici le puissant axiome, voici l’imbattable vrai, voici l’implacable évidence joutant avec la corruption -partant la faiblesse- et la rouerie corollaire naturelles d’un politique en dialogue, en tractation constante avec soi, autrui et le vrai.

Voici ce qui est donné aux prises avec ce qui se construit…

Celui qui, en politique, croit en ce qui est donné, en l’évidence reçue, a un "ennemi" et un seul : celui qui croit en la fabrication partageable d’une réalité à venir obtenue au contact des siens et au contact du camp opposé.

Celui qui, en politique, croit en ce qui est donné ignore les répartitions politiques par camps et convictions relativement négociables, il ne fait pas de différence sensible entre droite et gauche.

Celui qui, en politique, croit en l’évidence reçue, tient pour enfants d’une même argile ceux qui, au sens fort du terme, font de la politique…

Il tient les accords pour méprisables, le dialogue pour avilissant, les concessions pour diaboliques.

Il est l’antipolitique égaré au monde politique.

Qu’il en vienne à bout et l’électeur découvrira, le temps de l’action, de l’influence sur le droit de la conviction morale inébranlable s’inaugurant, le caractère absolument relatif de la vérité révélée et la cruauté aveugle de son féal…

Qu’il n’en vienne pas à bout et l'électeur se bornera à constater la désuétude, le décalage, le déphasage béjaunes, aristocratiques, chevaleresques, de candidats promoteurs de « pureté » médusés à ce constat pourtant obvie que le politique n’est qu’affaire de détermination collective, au contact opératoire d’autrui, d’une vérité relative, d’un équilibre temporaire, d’une modalité provisoire de la vie commune, en un mot de dialectique…d’impureté…

Daniel Cohn-Bendit n’a pas dit la nécessité de la corruption, il a dit, un peu comme Lénine en mai 1920 à ses frères communistes les plus "jusqu'au-boutistes", la « maladie infantile » de sa candidate et, peut-être, de la gauche française tendance Mendès ou Jospin, cette maladie fondée sur le sentiment quasi pythique d’un accès lucide à la vérité morale, accès qui entrave la marche du voyant sur ce chemin borné par les altérations, par les modulations dialectiques consubstantielles du politique comme pratique et comme valeur.

Il y a une dignité éminente du voyant, de celui qui « sent » l’intangible moral mais, en politique, l'exercice de cette dignité n’est au fond qu’un principe de plaisir, qu’un instrument de puissance stérile si celui qui voit ne fait pas l’expérience de l’autre et de son influence nécessaire.

Renoncer à sa conviction de voyant pour emporter la mise est infâme (car l’on n’est rien au monde quand on ne « voit » rien, quand rien ne guide l’existence qui y fasse, qui en fasse un sens), faire échouer cette conviction en ne la confrontant pas, sans renoncement, à la capacité de gauchissement, d’amendement d’autrui, est puéril.

Est inadéquat au politique et politiquement vain.

La gauche de France peut une fois de plus perdre les élections présidentielles sans que son adversaire ait outre mesure à s’employer.

 

Il lui suffit de croire qu’il lui suffit de croire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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