D’un poudroiement léger des fins: la peinture de Tatsuo Jikumaru

« Il y a, pour chaque homme, un nuage qui commence par une vapeur transparente et s'épaissit rapidement devant sa vue de son avenir. Ce nuage est commun à tous. Il est comme tous les nuages de la couleur de l'heure même », écrit Valéry dans son "Poésie perdue".

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L’encaissement intranquille des nuages, de la « nue » des anciens, les oeuvres littéraires le rappellent à l’envi, a ceci de singulier au monde qu’il convoque, en un même mouvement de pensée, vertige de l‘observation  de la puissance de génération objectale d’un temps auquel se confronte le sujet, celui du Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar-David Friedrich, par exemple, et sidération devant l’efflorescence  « toujours la même puisque toujours autre » de la projection sur l’écran mondain d’un système intime des images, d’une intériorité séminale au règne de laquelle le flux des images accompagne,  comme son jumeau anomique, le flux de l’idéation de l’être à son présent de pensée.

Le  « merveilleux nuage » détient ce pouvoir « magique », à en croire Baudelaire, de proposer au regard la munificence formidable de l’objection dans le temps même où elle lui propose de s’observer le dedans, de voir l’antichambre psychique hors de soi, au-devant de soi, dans l’intensité inventive faramineuse d’un ciel devenu siège du témoignage imageant d’un poids, d’une autorité, au règne du phénomène, de la pensée.

Le nuage, en somme, c’est à la fois le déséquilibre admirable, étonnant, d’un monde à la fois refusé et offert à la contemplation pure et la preuve que le monde n’est au monde que la formulation d’une idée du monde, le présent que le nébuleux apparat d’une image formée du présent, le temps que l’objet très objet de sa sensation florissante.

Face aux nuages, la phénoménologie rencontre sa culmination : l’objet y étonne, il y contraint la pensée de soi au silence tout romantique de celui pour qui la beauté et la plénitude du monde est l’aporie révélée d’un travail de l’imagination cantonné aux termes mesquins de la condition d‘homme, de celui à qui la présence irréfragablement là du donné enjoint de prendre sa part eucharistique du monde en le recevant du monde enfin reconnu.

Le nuage, c’est le noumène de Kant et Husserl, ce cantonnement, irréductible à la pensée, en quoi le monde fait sécession de soi en s’abstrayant du phénomène.

C’est l’évidence du monde outre son dialogue avec l’être sensible. C’est l’esthétique pure du présent dégagé de l’intentionnalité de ses nations, de ses mansions.

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Et dans le temps même où le nuage rompt le pacte de cette dialectique interprétative où monde et sujet communient dans la production du véritable absenté, il fait du monde le sujet, le vassal du monde intérieur, de l’imagination la « reine du vrai », de la présence donnée le produit d’une aliénation, d’une sortie de soi du for intérieur imaginatif. Il fait du monde l’écran impassible sur quoi le temps s’interprète comme l’image projetée de la sensation bouillonnant au présent et l’avenir comme l’immanence du présent projeté.

En somme, le nuage est aussi l’image d’une inquiétude peignant, accumulant sur la vacuité d’un monde silencieux les couches contradictoires de couleur et de trait, branlantes et « faisant branle », disputant et tonnant : il est le portrait saisissant de l’humaine condition apprêtant le vide d’un manteau d’Arlequin conçu dans l’atelier de la pensée et du regard.

Le nuage, c’est l’incontestable éminence, la splendide irréductibilité du monde au-delà du monde et c’est, dans le même temps, l’intangible intérieur devenu monde, non point superposé au monde, non point mêlé au monde mais monde tout à fait, regard devant le regard, regard en regard.

Tintoret, Poussin, Giorgione, Canaletto, Lorrain, Le Guerchin, plus près de nous Delacroix, Friedrich une fois encore, Constable, Puvis de Chavannes (l’on pense ici plus particulièrement au  Rêve de l’artiste de 1883), Boudin, Hockney, Barcelo, ne montrent pas autre chose que cette solution de continuité incarnée par le nuage, aux limites du dialogue réfléchi par la phénoménologie, entre un réel axiomatique, autorisé de soi et mettant un terme souverain au travail de l’interprétation et un réel fomenté en la psyché, projeté sur la béance du monde par une pensée « reine du vrai » en mal de formes du monde.

Le nuage, c’est le monde de l’axiologie ou c’est le monde comme rêve…

Et toujours c’est la suprématie, la paix suprématiste, la paix tenue, gagnée pour toujours, du sens atteint.

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La peinture de Tatsuo Jikumaru https://tatsuo-jikumaru.webnode.fr/ a ceci de particulier que, reproduisant et produisant du nuage, elle parvient à en restituer devant le spectateur la double et contradictoire saveur.

Elle restitue le déséquilibre interne et étrangement lénifiant d’une forme dont l’intranquillité rassure en tant qu’elle instruit d’une suprématie.

Elle manifeste la turbulence, le poudroiement, le précipité internes de l’objet et sa vocation d’objet complexe en lutte avec cet autre objet complexe qu’est son jumeau phénoménologique.

Les nuages de Tatsuo Jikumaru disent le grummellement d’un objet en proie à un mouvement d’éternité paradoxalement iréniste, anxiolytique, et ils disent dans le même temps la rencontre de cet objet janusien avec son double, son reflet inversé : ils sont à la fois le monde intangiblement monde et la substitution au monde du monde imaginé, la substitution valéryenne de la postulation du temps au temps.

Observons-les : une touche d’une sensibilité raisonnée, cultivée, disciplinée, ouvrée, conçue à rebours de l’emportement expressionniste, une touche qui évoque la langue portée sur le métier par Malherbe, Racine, Chateaubriand, Flaubert ou Céline afin qu’y advienne une grâce, dispose sans excès de la trame du support dont le ciel est comme le repentir.

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Les nuages de Tatsuo Jikumaru n’offusquent point l’itération de ce dont elles forment l’issue ou l’expression : cette architecture, ce tissu, ce texte morne, moniste, de la toile à peindre, de la toile vierge, de la toile et vierge et toile dont le nuage révèle, comme par contamination, comme par corruption du phénomène par sa contradiction duale, de la monade par sa dualité révélée, la double nature de néant désirant et de plénitude désirable.

Le poudroiement léger des nuages tout transparence de ce peintre « sublime » au sens de l’étymologie, c’est-à-dire convaincu d’une éminence et qui y confine, parvient à faire que s’exprime, dans une façon de raptus généreux, la neutralité terminale, eschatologique du monde en tant que tel, à faire que les réseaux infiniment reproductibles et reproduits, l’éternité et l’infinité  du « fond du monde «  et du « bout des temps », témoignent de leur stupéfiante, de leur apaisante souveraineté sur les machinations tourmentées  de la pensée.

Et dans le même temps, en tant qu’événements, et souvent en tant qu’événements reportés sur une scène polyptyque dont le « découpage » procède non point du donné mais de sa sujétion à un regard sécant qui en manifeste la vulnérabilité face au pensé, les nuages de Tatsuo Jikumaru sont tout, sont toute chose, sont la chose en tant que l‘absence de chose suppose un comblement par la pensée devenue objet.

Le spectateur des travaux subtils du peintre sait tout du nuage. Et, instruit de la double appartenance de cette « image-mouvement » toute deleuzienne en quoi se transfère le désir que soit un monde et le constat qu’il en demeure un « en vérité » au terme des pensées, aux fins du pensé, il éprouve la sérénité étrange de celui qui, quel qu’en soit le sens, connaît qu’il en est, de celui qui, quelles que soient les fins, connaît qu’il en est, de celui qui, quelle qu’en soit la raison, connaît qu’il est, aux termes, aux fins, des raisons.

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Tatsuo Jikumaru est de ces artistes qui, aussi profondément, aussi radicalement que sourdement, disent du questionnement pictural ce qui en garantit la dimension de don, de viatique, de présent propitiatoire. Il est de ces artistes doués du pouvoir de soustraire le regard à l’inquiétude des néants qui le condamnent au cillement. Il fait voir, voir en splendeur, il fait connaître en majesté, en superbe sérénité, les éminences jumelles et amoureusement, passionnément irréconciliables, de la transcendance à tout du monde et du rêve, du temps et de l’augure, de l‘aventure et du chemin.

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 Site de l'artiste : https://tatsuo-jikumaru.webnode.fr/

 

 

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