Salut, la gauche !

La gauche a fait long feu, c’est affaire entendue. Le constater ne convoque aucun pathos apocalyptique : la gauche est morte, il n’est pour s'en convaincre que d’en observer la théorie des défaites empiriques, l’inanité pratique mal offusquée par une prosopopée criarde qui ne dit du corps tombé que la redoutable hantise de le voir abattu.

La gauche a fait long feu, c’est affaire entendue.

Le constater ne convoque aucun pathos apocalyptique : la gauche est morte, il n’est pour s'en convaincre que d’en observer la théorie des défaites empiriques, l’inanité pratique mal offusquée par une prosopopée criarde qui ne dit du corps tombé que la redoutable hantise de le voir abattu.

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Le long cours historique sur lequel elle faisait fond, la gauche, on ne l’a pas perdu de vue, c’est cet étrange et funambule alliage de liberté et de justice qui l‘a vue émerger, régner au cœur et, ici et là, gouverner au pays.

Mais que dire de cet alliage sinon qu’il ne distingue la droite libérale, celle de Constant et, c’est entendu, celle de Macron, qu’en tant que s’y tient debout une primauté de la justice, une de ces primautés qui n’interdit pas à ce qui l’enrichit de prospérer dans son giron, peut-être grâce à soi.

La gauche, son long cours, c’était une liberté juste, une justice libre, une « monade duale » dans laquelle la part d’équité, d’assujettissement tempéré de la liberté individuelle à la nécessité de la cohésion juste, l’emportait en « dosage » sur l‘affirmation de la volonté individuelle de persévérer en soi.

En somme, l’on empruntera ici au lacanisme cette proposition que la gauche, ce n’est peut-être au fond, dans l’Histoire de France, que l‘inassouvissable désir de n’être désirant que depuis le corps du désir d’autrui, de ne désirer qu’en féal du corps, c’est à dire de la limite, du désir de l’autre.

En termes politiques, on l‘aura compris, si la gauche est liberté, elle est d’abord justice, elle ne conçoit l’exhaussement, l’extravasement individuel, le parcours social désirant que depuis les bornes conçues, posées, administrées, qui garantissent la souveraineté du Léviathan hobbesien.

La gauche n’est pas davantage étroitement étatiste que la droite libérale en cour n’est étroitement individualiste (« personnaliste », dit-on par souci, sans doute, d’euphémiser chic) : tout est affaire d’alliage, d’aloi, en terre de France, tout est dialectique, tout est verticalisation surplombante des antagonismes paroissiaux. La gauche française, qui aime les deux, fait primer la justice sur la liberté, la droite française, l’orléaniste, la macroniste, qui aime les deux, fait primer la liberté sur la justice.

Cela ne fait pas tant que cela rupture, cela ne fait pas brèche.

On le constate en effet : que l’exécutif actuel contraigne la pulsion d’être soi à son terme, bride le principe d’émulation, rappelle son lest à la « cordée » et voici que le souvenir de la gauche vient nuer son aura.

Que la république fasse république, que le désir d’être rencontre une téléologie commune, solidaire, aliénée dans des formes institutionnelles assises, solvables et inscrites dans une superbe de long temps et la liberté qu’elle garantit depuis une culture du frein, depuis l’imago du père équanime et équitable, rencontre à l’évidence cette aspiration à l’affranchissement qui fait aussi la gauche.

Il n’y a jamais loin, en somme, du libéralisme à la gauche mais la solution de continuité qui les oppose est d’importance, elle est radicale, elle a fondé un monde, une culture, une histoire.

Entre la gauche et la droite libérale, cette faille abyssale de la conception du devenir, du salut, cette faille eschatologique qui place chacun sur son bord, l’individuel et l’universel, le désir de soi qui entraîne et le désir d’autrui qui contraint…

La gauche, c’est la justice entraînant la liberté, la sensation ancrée de la mêmeté entraînant celle de la distinction.

La gauche en somme, c’est…la république…

Et si la gauche est tombée, si son cadavre bruissant fait, au corps politique, une pierre d’achoppement théoriquement révérée et pratiquement compissée par tous ceux qui en ont fait litière, c’est qu’elle a, en quelque façon, modifiant un dosage, rompant un équilibre, changé de camp, changé de corps, changé de pas, c’est-à-dire abandonné son histoire, quitté son temps…

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Elle est morte, la gauche, d’avoir laissé émerger en son sein, comme un enfant dangereux, comme un enfant pervers, comme un mauvais petit diable, celui de ses membres que l’autre retenait pour que l’amble obtenu fût de gauche : elle a cru bon rogner en soi son premier principe, son principe de long temps, elle a cru que la gauche, en France, c’était au fond le point d’équivalence en l’esprit ou en l’âme entre liberté du sujet et autorité du corps collectif…elle a cru pouvoir, au nom de la maturité conquise d’un désir d’être, pousser un peu les feux de l’affirmation subjectale, raboter un peu le grammage fraternel, solidaire, étatique, républicain…

Elle a cru se retrouver, mûrie, adulte, dans ce travail d’apothicaire ou d‘orfèvre sur son alliage éthique : elle s’est trompée.

Il fallait peu de chose pour que la gauche dialectique fût la droite dialectique : il y fallait un peu plus de culture du désir de jouir individuel, un peu moins de culture du désir de jouir moins pour autrui.

La gauche a fait ce chemin, elle a franchi ce pas et ce pas l’a tuée.

Cinquante ans de clins d’œil tapageurs aux prophètes libertaires de l’abandon républicain, de défense et d‘illustration en creux du bien-fondé de la décentralisation chère à Maurras, de l’indépendance bancaire, de la délégation de service public, de la réduction des dépenses d’état, de la cession des actifs industriels, de la privatisation culturelle, de l’autonomisation éducative ou universitaire, ont fait de la gauche ce qu’elle est aujourd’hui : le souvenir d’un « autre chose », la mémoire d’une issue.

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Et ce n’est pas le scoutisme basiste, l’idiotie utile de l’initiative associative, de la libre compilation des doléances, la tribalisation campaniliste qui rédempteront cette gifle administrée à l’histoire et à ses architectes outragés : jouir dans le même, jouir dans les mêmes, c’est encore jouir de soi…

Faire tribu, loin d’y faire l’obstacle, c’est encourager le galop de l’effort individuel en ne lui opposant que lui-même, en ne proposant comme sa limite que la nécessité de ne jouir de soi qu’en aimable compagnie…

La gauche scout, asso, corpo, autogestio, c’est le faux-nez de la droite : désirer entre soi c’est se désirer soi.

De même, à gauche de la gauche tombée, s’assouvir « insoumis » dans le sillon du chef, s’hologrammer dans son corps ubiquitaire, c’est encore perdre de vue la subtilité nécessaire du dosage.

Car la gauche est morte et sa charogne, comme celle de Baudelaire, nourrit les chiennes pas même inquiètes non de la droite, mais des droites, fussent-elles « insoumises » : la droite libérale, l’orléaniste, a dévoré son foie libertaire, les droites colériques son cœur autoritaire…

À ceux qui déplorent cette mort, à ceux qu’elle sidère, l’on suggérera peut-être ici que la mort d’un versant éthique n’est pas cette mort de la physique à laquelle on ne peut que se résoudre, l‘on suggérera qu’un corps de valeur n’est pas un corps comme les autres et qu’il suffit peut-être d’un « lieu », d’un espace inventé ici-bas pour que s’opère son resurrexit laïque…

L’on suggérera ici que si la gauche, c’est le long temps fructifère de la liberté chérie dans son tempérament par la justice, par la considération du « pour tous », ce n’est au fond rien d’autre, rien de plus, rien de moins, que la république et qu’il n’est peut-être que d’en remonétiser les hautes vertus, d’en réactiver les preuves d’amour, d’en rappeler le monopole de la fondation d’une « modernité » française, pour que le juste rayonnement de son espace de développement propre réanime le corps parti « voir ailleurs s’il y est ».

La gauche est morte, saluons-la… et puis saluons Marianne et son demi-sourire…

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