Dissoudre, mais quoi ?

Chacun le sent, il s’agira de dissoudre.Il s’agira de dissoudre et dissoudre sera d’autant plus aisé que ce qui est à dissoudre au champ de l’exercice politique séculier est déjà assez amplement dissous.

Chacun le sent, il s’agira de dissoudre.

Il s’agira de dissoudre et dissoudre sera d’autant plus aisé que ce qui est à dissoudre au champ de l’exercice politique séculier est déjà assez amplement dissous.


Gouvernement toujours plus à l’os idéologique, maladroit, abstrus, professionnellement inconsistant et impopulaire, chambre basse en suspension inquiète, sidérée, bougonne ou velléitaire, tout cela est déjà dissous, tout cela est civiquement dissolu, tout cela appelle avec fièvre deux mouvements contradictoires : le sauvetage périlleux dans une fuite en avant, dans une embardée oligarchique d'une part, le geste constitutionnel qui fera passer pour son bien le pays du néant républicain languissant au néant républicain éphémère, d'autre part.

Il s’agira à l’évidence, sauf à  poser comme organique, sauf à acter comme instituée de facto la solution de continuité réactionnaire et dangereuse entre l’action politique et l’électeur, de dissoudre ce qui est dissous.

Et pourtant, si, dans l'ordre de la politique, ce qui est dissous le moment venu se trouve bien déjà dissous, l’on n’aura pas seulement pris pour autant, dissolvant, une décision en quelque sorte déjà prise de façon immanente.

Car il y a bien, depuis une dissolution  que, d’une certaine façon, on le verra, la morale politique exige, quelque chose à dissoudre qui ne l’a pas point encore été, qui ricane de ne point l’avoir été au nez du républicain atterré et daubé. Ce qu’une dissolution doit aujourd’hui de toute urgence dissoudre, c’est l’évacuation du politique du champ de la politique, du politique comme engagement conceptuel, comme subordination du destin personnel, des humeurs, à une cause relevant de l’avenir en commun.

Mettant un terme au mandat du parlement, du gouvernement, à quelques encablures de la fin de 178 mandats sénatoriaux , à quelques foulées du terme de mandats électifs territoriaux significatifs, l’on donnera à l’espace républicain l’occasion précieuse de recomposer, en lui et hors-lui, le politique dissous, le corpus idéologique, partageable, fondé en téléologie collective qui, seul, peut débarrasser l’électeur de ce poids urticant en quoi consiste pour lui le fait  de se voir contraint à choisir entre plusieurs absences de politique, entre plusieurs hébétudes stratégiques, pire, entre plusieurs impuissances incarnées par la puissance de voix et de corps rendus dérisoires par la contradiction en eux entre le néant de pensée, d’ambition et de conception pour autrui et l’intensité intacte de l’élocution.

Qu’on le veuille ou non, l’électeur est un sujet dont la limite est l’élu, cette essence étrange, profondément anormale et maniaque dont l’intérêt tout entier va au dépassement de son intérêt personnel.

Le corps de l’électeur a pour limite le corps « vicaire de son corps », « représentant » mille corps, de l’élu.

Voici ce qu’est l’élu : la limite, à la fois confite en abnégation et portée par un délire de construction collective, de l’électeur.

Voici ce qu’est un élu : la limite et humble et outrecuidante de l’électeur.

En deçà de cette limite : du sujet, de la personne captive du présent des intérêts compartimentés.

En deçà de cette limite : du politique normal, du monarque citoyen, une dissolution du politique dans l’acide des goûts, des dégoûts, des ambitions et des inhibitions.

De la personne, point de polis.

Voilà où est la gauche, qui, de plus en plus servilement, de façon toujours plus infantile,  au profit d’une culture gestionnaire complexée, a renoncé à faire un point idéologique clair, exprimable, explicitable, accessible au jugement et à l’idéation, sur les voies et moyens contemporains de l’illustration des principes d’invention, d’intelligence, de justice et de fraternité locale, nationale, internationale, en contexte économique hostile à l’idée même d’investissement humain à perte durable.

Il demeure, de la gauche, les humeurs de Jean-Luc Mélenchon, le charme achilléen d’Arnaud Montebourg. Il demeure, de la gauche, des humeurs, des coups de sang et de coeur, des goûts, des dégoûts, du panache, de l’ambition, de la posture, du costume. Cela n’est pas rien mais il est inadmissible à la raison politique que ce qui demeure de la gauche ait été conduit, par ceux qui portent ou pas un projet pour autrui, à primer en France le contenu politique avancé par la gauche.

Il demeure, de la gauche, quelques flamberges agitées au vent et des troupes arc-boutées jusqu’à l’étouffement sur un guidon roulant au hasard.

Dissolvons cette dissolution. Faisons un point politique, soyons anormaux et pensons pour autrui ce qu’autrui entendra comme conçu pour autrui, à gauche.

Et que dire de la droite ? De plus en plus complaisamment, de façon toujours plus paresseuse,  elle a renoncé à faire un point idéologique clair, exprimable, explicitable, accessible au jugement et à l’idéation, sur les voies et moyens contemporains de l’illustration des principes d’innovation, d’efficacité, d’ordre, de création de richesse, de liberté d’initiative, dans un contexte  où tout cela est indissociablement lié pour le sujet social à l’idée de subordination aveugle de la plupart par quelques-uns.

Il demeure pour l’essentiel, de la droite, les manœuvres pathétiques de leaders consacrant le présent, radicalisant dans le même paradoxal « mouvement inerte » la sujétion à un état des choses évacuant toujours plus avant son sens et son corollaire, la menée de conduites économes d’une pensée qui contraindrait le vouloir vivre ambitieux à le céder à la négociation d’un projet d’avenir commun avec autrui.

Il demeure de la droite quelques charges solitaires et solipsistes et des troupes égaillées et galvanisées en vain par le mauvais vent d’une rancœur sans objet de nature politique.

Dissolvons cette dissolution. Faisons le point à droite.

L’écologie, pour sa part, a réussi le tour de force nauséeux de dissoudre la voix d’enjeux de vie et de mort planétaires dans le vide affolant de conflits dont la seule mention est une offense à l’ambition postulée de ce camp.

Dissolvons cette dissolution, causons devenir durable.

Du centre réunifié, « dédissous », l’on soupçonne et l’on espère qu’il attend qu’une élection qui ne soit pas de dimension présidentielle l’autorise enfin à faire état d’une ambition  d’essence rigoureusement politique.

Du Front national, enfin, l’on attend que son projet soit enfin rompu en visière par ces corps de doctrine dont la reconstitution serait tout l’objet et le sel de cette dissolution vertueuse, de cette dissolution contre la dissolution.

Chacun le sent, il s’agira de dissoudre.

Militons pour que cette dissolution soit une dissolution de combat, une dissolution portant avec ardeur le fer idéologique, le fer de la téléologie collective et généreuse, quel qu’il soit, contre ce délitement, contre cette dissipation du fait politique qui a d’ores et déjà fait dela France cet espace dépressif et condamné aux pires pratique et moral où une cour anxieuse oppose un sourire de circonstance distrait à l’affreuse grimace de son peuple.

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