Emmanuel Tugny
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Billet de blog 27 oct. 2021

CE QUE ZEMMOUR N'EST PAS

Ces quelques lignes adressées à mes amis, à mes frères républicains, de gauche et de droite, à l’occasion de la venue en Bretagne d’Éric Zemmour...

Emmanuel Tugny
Ecrivain, musicien, chroniqueur. Né en 1968.
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Non, mes amis, Éric Zemmour n’est pas un « provocateur », l’on ne saurait réduire son émergence à tel désir adolescent, immature, narcissique, de jouir de la colère ou de l’indignation d’autrui : Zemmour dit bel et bien « quelque chose » de profond, son entreprise n’est pas de pure forme.

Non, mes amis, Éric Zemmour n’est pas un showman vénal dont le tour de France vise à la vente d’un livre : l’association de ce personnage public à l’idée de gain financier est suspecte, elle est à mon sens contreproductive et, d’une certaine façon, diffamatoire, et c’est d’ailleurs bien mal connaître le monde de l’édition que d’imaginer un seul instant qu’un auteur aussi durablement « vendeur » puisse convaincre son éditeur qu’une campagne présidentielle, avec ce qu’elle suppose de risque, en termes d’image, soit une opportunité commerciale de long terme pour lui.

La vérité est qu’Éric Zemmour est responsable, qu’il est un acteur adulte et véritablement politique de la vie publique, qu’il ne l’est pas depuis hier, qu’il l’est depuis au moins deux décennies.

La vérité est qu’il porte un message politique séculaire, un message ancré dans une histoire de la pensée politique.

Et qu’est-ce que ce message ? C’est celui de Joseph de Maistre, de  Baudry d'Asson, de Maurras, de Bainville, c’est le vieux message contre-révolutionnaire qui fantasme une « France des clochers » patriarcale, agressive, étroite, qui oublie que la France est une terre des sang-mêlés (selon la belle formule de l’historien Lucien Febvre), que la France est un « finistère » dont le nom même, emprunté à un peuple d’envahisseurs germaniques, témoigne de ce que son identité fut, demeure, sera créole, de ce que rien ne la qualifie plus dignement que la définition en droit d’une identité collective et plurielle fondée sur la fraternité des différences de tous ordres ancrées sur notre sol pour y fonder, pour y cultiver, pour y féconder ensemble.

De la France, qui est une marqueterie, Éric Zemmour ne sait rien, de sa culture, qui est métisse, de sa langue, qui est un créole en constante évolution, de son Histoire, qui est le mouvement d’un peuple hybride, il ne sait rien et ne veut rien savoir. Il substitue un songe, une illusion, un mirage, un fantasme de pureté, à une réalité métisse fondée en droit, fondée en adhésion commune au droit ou en vote du droit, qui garantit une dialectique des singularités, une solidarité des distinctions, une dialectique, une solidarité puissantes, rayonnantes, impériales, universelles, que le monde tel qu’il va nous envie encore davantage à présent que nous ne jetons plus notre dévolu brutal sur le devenir de peuples d’ailleurs.

Oui, la France est métisse, oui, elle accueille depuis plus de 4000 ans des flux migratoires de toutes natures, panthéistes, animistes, monothéistes, polythéistes, agressifs ou pacifiques, qui, loin de l’avoir condamnée à inexister, ont forgé sa grandeur.

Et puisqu’il il est question de cela, aujourd’hui, en la matière : non, l’islamisme n’est pas l’Islam, pas davantage que la Torah ne fonde une conduite juive ou chrétienne civile majoritaire.

Nul texte de loi transcendant principiel, originel, prémoderne, n’est émancipateur au sens moderne : c’est sa glose, son commentaire moderne, c’est sa rencontre avec le temps, le séculier, le politique, qui fait d’un texte émis par Dieu ou ses prophètes un corps prescriptif compatible avec les exigences collectives du quotidien, avec la marche d'un devenir commun et fraternel.

Combien de nations, au cours de l’Histoire récente (l’on pense ici en particulier à la Turquie kémaliste, à la Tunisie de Bourguiba ou à l’Égypte nassérienne) ont fait la démonstration de la parfaite compatibilité de l’Islam et de la pratique citoyenne laïque ?

L’on aurait tort de réduire Éric Zemmour à la figure d’un adolescent narcissique et vénal : il n’est pas cela.

Il est le porteur d’une culture politique borgne, qui ne voit du formidable mouvement du temps français qu’une partie utile, qui fait du devenir français l’idiot utile d’une démonstration qui le tord, qui l’offusque, et qui l’outrage dans la mesure où elle n’en illustre que ce qui, dans notre Histoire, fut sa honte aux yeux du monde.

Le Napoléon des conquêtes sanglantes ? une honte aux yeux du monde. Le colonialisme des boucheries de Bugeaud, d'Achiary ou d'Aussaresses ? une honte aux yeux du monde. La pensée anti-dreyfusarde et Vichy ? une honte aux yeux du monde. La sujétion politique des femmes jusqu’en 1946 ? une honte aux yeux du monde. La persistance de la peine de mort deux siècles après Voltaire, un siècle après Hugo ? une honte aux yeux du monde.

L’on peut, bien sûr, se moquer du regard du monde sur notre pays mais alors, comment soupeser, comment mesurer, sa « grandeur »… ?

Tout ce qui fit de notre nation une nation universellement charismatique fut sa capacité, depuis une conception singulière de l’État, à entraîner vers un destin national commun (outre la Fronde des années 1648-1653, outre les conflits de classe aigus qui marquèrent la période 1780-1914, outre les conflits de genre, de confession ou de conviction) des tribus, des paroisses, des ethnies, des fiefs peu enclins à désirer s’entendre pour marcher.

S’il est une France, elle est une identité qui transcende les « puretés » pour faire cité, pour faire nation, ici et au-delà.

Éric Zemmour n’est pas un provocateur, il n’est pas un imposteur vénal : il incarne une réinvention maîtrisée de l’identité nationale, une ferme, une impavide poésie du pire.

Pour répondre à Éric Zemmour, il faut lire, relire, travailler, travailler, travailler, se vouer à l’étude et, au-delà de tout, il faut, je le crois, désirer faire route avec celui qui n’est pas soi, qui n’est qu’en partie soi : le frère humain.

Lutter contre la pensée zemmourienne, ce n’est pas invectiver, haïr, aimer haïr : c’est aimer autrui, aimer l’amour d’autrui, aimer peut-être jusqu’à cet être qu’est le sujet Zemmour, en qui gît bien un être humain.

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