Emmanuel Tugny
Ecrivain, musicien, chroniqueur. Né en 1968.
Abonné·e de Mediapart

184 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 mai 2013

L'homme moderne est érotique. Entretien avec Michel Maffesoli.

Homo eroticus, de Michel Maffesoli, paru en 2012 aux éditions du CNRS, annonce à son lecteur surpris le "triomphe d'Eros" au champ contemporain. Entretien.

Emmanuel Tugny
Ecrivain, musicien, chroniqueur. Né en 1968.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© 

Homo eroticus, de Michel Maffesoli, paru en 2012 aux éditions du CNRS, annonce à son lecteur surpris le "triomphe d'Eros" au champ contemporain. Entretien.

Emmanuel Tugny : Michel Maffesoli, qui est l’homo eroticus ? pouvez-vous décliner son identité ? Son âge ? Sa mesure ? Ses trais distinctifs ?

Michel Maffesoli : Homo eroticus n’a pas d’identité particulière en ce qu’il cristallise, à la manière stendhalienne, les multiples identifications constitutives de l’homme postmoderne. Quant à son âge, on peut dire qu’il émerge à partir des années 1950, où commence la saturation de la modernité et qu’il prend conscience de lui-même en l’an 2000, en un moment où les grandes caractéristiques des temps modernes se délitent de toutes parts. Un trait distinctif est particulièrement significatif : le rôle de l’émotionnel, c’est-à-dire, le retour des affects sur la place publique.

L’homo eroticus est « au lieu », « du lieu », il « est avec », il est au mythe, à l’humus, il est à l’air du temps (Zeitgeist), il est intensément là, il est connecté, il s’éclate en autrui et cependant il est nourri de refus de l’Un. Comment dépasser cette apparente contradiction ? Comment l’homme érotique échappe-t-il à la dissolution ?

En effet, Homo eroticus est un mythe (tout comme l’Homo economicus fut le mythe de la modernité). Il est cause et effet de l’esprit du temps, il exprime l’atmosphère mentale du moment. Une de ses spécificités est l’éclatement, c’est-à-dire la perte de soi dans l’autre. Une concrétisation de la notion de dépense chère à Georges Bataille. Et autant « le chiffre Un » fut la spécificité moderne, autant le « plus-qu’Un » risque d’être celui de la postmodernité. C’est ce que j’ai essayé de montrer, déjà dans les années 80, en nommant cela le Temps des tribus. Je persiste et signe, la forme achevée de ce tribalisme est une érotique sociale, où tout un chacun trouve un surplus d’être en n’existant que par et sous le regard des autres.

Vous évoquez fréquemment, directement ou non, « l’Einfühlung » des sociologues allemands, cette pénétration spéculative, intuitive, du nerf, du sous-texte sociétal : est-il nécessairement érotique, le sociologue, l’humaniste qui enquête sur l’homme érotique, doit-il l’aimer ou le reconnaître frère ?

Le concept d’Einfühlung a eu de la peine à être introduit dans la démarche analytique française. C’est ce que nous traduisons par le terme empathie. C’est-à-dire une connaissance où l’intuition vient conforter la raison (sans bien sûr la nier). Pour ma part, dès les années 80 (La Connaissance ordinaire) j’avais rendu attentif à cette dimension prospective de l’empathie. Actuellement reconnaissons que ce terme, parfois d’une manière maladroite et en faux sens, est très souvent employé. A mon sens, une telle expression renvoie à ce que l’on peut appeler un humanisme intégral, c’est-à-dire une connaissance n’étant pas seulement abstraite et purement intellectuelle, mais au contraire s’enracine dans les affects et les passions communes. Ce qu’était, d’antique mémoire, la libido sciendi. Les ethnologues américains avaient rendu attentif au processus d’implication et à sa fonction heuristique. Ce que j’appellerai une "subjectivité homéopathisée". Il s’agit là d’un bon levier méthodologique, dès le moment où ces mêmes affects occupent une place de choix dans la vie sociale.

Homo eroticus est un livre qui, à l’instar de ceux des philosophes « épiques » des XVIII et XIXème siècles (je pense par passion à Leopardi) promène son lecteur dans un cosmos soudain généreusement ouvert à la visite. L’on y croise même un dieu « s’envaginant », se lovant pour laisser aller et être son être. L’homme érotique est-il avec, en, depuis dieu ? Est-on homme érotique sans dieu ? Est-il un avènement d’amour en l’homme sans retrait, sas soustraction-présence d’un présent du divin ? Est-on objet d’amour, amoureux au présent sans cette intensité éternelle du présent qui, possiblement, est dieu (Lévinas, Guitton) ?

Nous sommes dans un moment où la transcendance tend à s’immanentiser. C’est-à-dire que la déité n’est pas simplement réductible à un Dieu unique, mais qu’elle se diffracte d’une manière plurielle dans tous les aspects de la vie individuelle et interindividuelle. Une espèce  de paganisme en quelque sorte. C’est ce qui peut permettre de comprendre le retour forcené et comme souvent pour le meilleur et pour le pire, des formes de l’intensité. En se souvenant qu’est intense une énergie  - intendere - qui est tendue  dans ce lieu, dans ce moment, que je vis avec d’autres. C’est typiquement la figure de Dionysos, revivant de multiples manières dans la vie de tous les jours, Dionysos qui est, ne l’oublions pas, un dieu chtonien, c’est-à-dire « autochtone », de cette terre-ci et non pas de quelque arrière-monde que ce soit.

© 

Que dire de l’homo eroticus comme séducteur, comme « nature naturante » de son équivalent statique : l’Indifférent. De quels moyens dispose l’homme érotique pour érotiser le « naturé » ; plus généralement, comment être un homo eroticus prosélyte ?

Une de mes « métaphores obsédantes » (C. Mauron) est la distinction entre le « construit » et le donné. Sur la longue durée, dans la tradition judéo-chrétienne, la modernité, d’une manière paranoïaque a considéré que l’on pouvait construire le monde, soi-même, les phénomènes sociaux. Les théories du gender, d’origine anglo-saxonne constituent l’apogée d’une telle paranoïa. A l’opposé de cela, le « donné » repose en effet sur cette belle idée de Natura naturans, la nature naturante, dont Spinoza, en son paganisme polythéiste avait montré la dynamique spécifique. L’homme érotique est en quelque sorte l’émanation d’un tel « naturé ». Erotique sociale qui n’a pas à être prosélyte puisqu’elle se diffracte d’elle-même dans la vie sociale. Les multiples « communions émotionnelles » en font foi.

Comme souvent dans votre œuvre, le constat, la description sociologiques et la prescription éthique s’indistinguent dans Homo eroticus. L’enchantement militant fait incontestablement contrepoint au portrait : faut-il être un homme érotique ? A quoi renoncer, à quoi adhérer pour cela ?

Comme je l’ai toujours dit, il convient d’établir une distinction de fond, proposée en son temps par Max Weber entre le savant et le politique. Celui-là n’a pas, en aucune manière, à être militant. Ce qu’oublient, en France, la majorité des sociologues ou plus généralement des intellectuels qui restent obnubilés par l’idée d’engagement. C’est en ce sens, que depuis toujours, je me suis employé à faire des constats. Je me suis attaché à « présenter » les choses plus qu’à les expliquer à partir de représentations plus ou moins idéologisées. Il me semble que cette attitude est en congruence avec un réel sociétal qui n’a que faire de ce et de ceux qui tendent à imposer leur propre vision du monde. En effet, ma position est celle d’un présentéisme, d’un immanentisme intransigeant. J’ai toujours fait mienne le formule de Leonardo da Vinci, « ostinato rigore », penser avec une rigueur obstinée ce qui est et non pas ce qu’on aimerait qui soit.

Je reviens à cette question de l’Un, qui faufile Homo eroticus, cet Un problématique, tantôt aporie de l’émergence du sujet érotique, tantôt de son désir « d’abaliété », de dépendance à autrui. Comment exposer en quelques mots, la relation de l’homo eroticus à l’Un, à l’unicité.

La vraie césure entre modernité et postmodernité est la différence essentielle qui existe entre l’unité et l’unicité. Alors que l’unité est fermée en elle-même, excluant la différence, la diversité, en bref l’existence de l’autre, l’unicité repose sur la tension de l’hétérogénéité. C’est l’autre qui me crée, c’est l’altérité qui permet qu’il y ait de l’existence sociale. Une petite phrase d’Auguste Comte peut permettre de comprendre l’enjeu, lorsqu’il caractérise le XIXème siècle – siècle qui marque l’apogée de la modernité- comme étant la réduction ad unum. Réduction de l’individu, à l’un de l’Etat Nation, à l’un des institutions. C’est cela qui est en train de se fragmenter dans l’homo eroticus et dans son unicité qui est tout simplement une cohérence des formes spécifiques de l’altérité. C’est ce que j’ai essayé d’indiquer au travers du concept médiéval « d’abaliété » (ab alio, c’est-à-dire à partir de l’autre). Il faudrait appliquer cette idée au débat actuel sur le genre qui repose essentiellement sur la réduction de l’autre au même.

Homo eroticus évoque la dilatation du sujet dans le groupe, du Moi psychologique dans le Moi transcendantal, dilatation fondée sur « l’afrèrement », lui-même fondé en « ressemblance ». Cette dilatation procède-t-elle du sujet ? Lui est-elle imposée de tel « dehors ». Quelle fonction, quel espace, dans l’ordo amoris contemporain, pour l’initiative d’un sujet émergent ?

Il est certain que ce que j’ai repris à Max Scheler, sociologue montrant l’importance des sentiments dans la vie sociale, à savoir la métaphore de l’Ordo amoris, met l’accent sur une sorte de dilatation du moi dans le groupe (ou dans la tribu). Une expression qui en serait la traduction la plus facile à comprendre est la fréquente utilisation du sentiment d’appartenance, c’est-à-dire qu’on n’existe qu’en fonction d’un gout sexuel, musical, religieux que l’on partage avec d’autres. Pour le dire en des termes un peu plus jungiens, il s’agit là du passage du soi au Soi. C’est cela la dilatation qui fait que dans le sens fort du terme, je « participe » magiquement, mystiquement, à la tribu, à la nature, au cosmos en son entier. C’est une telle dilatation qui met l’accent sur le dehors, ce qui n’est pas l’enfermement propre au Ego cogito  cartésien qui a été la pièce angulaire de la modernité. En un mot, je suis pensé, je suis agi, c’est cela même qu’il convient avec difficulté, mais sans préjugé de penser.

La saturation de l’espace sociétal, esthétique, par l’affirmation érotique ne peut-elle être cause d’une sidération de ses destinataires. L’offre érotique, érotiste  n’est-elle pas le pire ennemi de l’homo eroticus ? N’a t-il pas vocation à concevoir sa survie depuis le ménagement de conditions d’entretien du désir ? L’on pense ici à la production artistique : la convocation désirante de la production « en libre accès » n’est-elle pas sur le point de saturer le désir de ses « convoqués » ?

Je dirais qu’il y a une saturation des formes habituelles ayant caractérisé l’espace social. Mais dans le même temps ou la réémergence d’un espace sociétal, c’est-à-dire d’un lien, où des aspects qu’on avait jusqu’alors négligés, le ludique, l’onirique, l’imaginaire retrouvent une force et vigueur indéniables. J’avais caractérisé cela dans un livre précédent comme étant une éthique de l’esthétique (postmodernité) s’opposant à une morale du politique (modernité). Il s’agit là d’une esthétisation de la vie quotidienne qui n’est pas réductible à la muséification de l’art. Il est certain que cette esthétisation peut s’exprimer dans une marchandisation érotique et nous avons de multiples exemples en ce sens. Mais c’est peut-être trop facile de voir les aspects caricaturaux, il vaut peut-être mieux voir comment cette esthétisation de la vie quotidienne est au fondement même du dynamisme et du vitalisme perceptibles en particulier chez les jeunes générations. Le désir, la fonction désirante n’étant plus l’apanage de quelques uns, mais se diffractant dans la vie des sociétés en leur entièreté.

Homo eroticus fait de « l’être amoureux » une façon de souverain occulte, occulté, de pharmakon en sa gloire et dénié comme glorieux de la Cité en devenir. Pourquoi cette occultation ? Pourquoi cette dénégation ? Pourquoi cette « séparation » ? De quel monde et de quelle Histoire l’homo eroticus est-il donc le fils indigne ?

L’homo eroticus en tant qu’être amoureux a existé bien sûr à toutes les époques et si on prend le cycle qui est en train de s’achever dans la modernité, mais ce d’une manière marginale, cachée, déniée. Une « loi » sociologique que, pour m’amuser, j’avais proposé, consistait dans cette gradation des trois états : secret, discret, affiché. C’est ainsi que l’on peut considérer que dans le romantisme au XIXème siècle, l’homme érotique était caché dans ces groupes marginaux de la bohême. Dans l’entre deux guerres, il devient discret dans les groupes avant-gardistes, tel le surréalisme. A partir des années 50, il s’affiche et va tout au long des décennies suivantes se diffracter dans la vie sociale. Donc ce qui était « séparé » tend à rentrer en osmose dans la vie vécue (Vida vivida). Cet homo eroticus est peut-être le fils indigne de la modernité, mais il est le fils légitime de la postmodernité.

Michel Maffesoli, de qui l’homo eroticus est-il l’amoureux ?

Cet homo eroticus est amoureux du monde en son entier. Par le biais des images (publicité, vidéo game, facebook…) il établit une relation continuelle entre l’individu et son environnement. L’anthropologue Gilbert Durand avait en son temps rendu attentif, intuitivement, à un tel phénomène, en montrant comment on ne pouvait comprendre le rapport du microcosme au macrocosme que par le biais du mésocosme. C’est-à-dire ce qui établit une liaison entre l’élément primordial de toute individualité et l’environnement dans lequel il se situe. L’Ordo amoris est une manière de donner une extension inégalée à une telle réalité mésocosmique. Ce qui renvoie à une inversion fondamentale de la compréhension que l’on avait de la philosophie comme étant un amour de la sagesse et qui s’inverse en sagesse de l’amour.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Comment le CHU de Bordeaux a broyé ses urgentistes
Les urgences de l’hôpital Pellegrin régulent l’accès des patients en soirée et la nuit. Cela ne règle rien aux dysfonctionnements de l’établissement, mettent en garde les urgentistes bordelais. Épuisés par leur métier, ils sont nombreux à renoncer à leur vocation.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Force ouvrière : les dessous d’une succession bien ficelée
À l’issue du congrès qui s’ouvre dimanche, Frédéric Souillot devrait largement l’emporter et prendre la suite d’Yves Veyrier à la tête du syndicat. Inconnu du grand public, l’homme incarne, jusqu’à la caricature, le savant équilibre qui prévaut entre les tendances concurrentes de FO.
par Dan Israel
Journal
« Travail dissimulé » : la lourde condamnation de Ryanair confirmée en appel
La compagnie aérienne a été condamnée, en appel, à verser 8,6 millions d’euros de dommages et intérêts pour « travail dissimulé ». La firme irlandaise avait employé 127 salariés à Marseille entre 2007 et 2010, sans verser de cotisations sociales en France. Elle va se pourvoir en cassation.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Social
En Alsace, les nouveaux droits des travailleurs détenus repoussent les entreprises
Modèle français du travail en prison, le centre de détention d’Oermingen a inspiré une réforme du code pénitentiaire ainsi qu’un « contrat d’emploi pénitentiaire ». Mais entre manque de moyens et concessionnaires rétifs à tout effort supplémentaire, la direction bataille pour garder le même nombre de postes dans ses ateliers.
par Guillaume Krempp (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
Ce qu'on veut, c'est des moyens
Les salarié·es du médicosocial se mobilisent à nouveau les 31 mai et 1er juin. Iels réclament toujours des moyens supplémentaires pour redonner aux métiers du secteur une attractivité perdue depuis longtemps. Les syndicats employeurs, soutenus par le gouvernement, avancent leurs pions dans les négociations d'une nouvelle convention collective avec comme levier le Ségur de la santé.
par babalonis
Billet de blog
Destruction du soin psychique (2) : fugue
Comment déliter efficacement un service public de soins ? Rien de plus simple : grâce à l'utilisation intensive de techniques managériales, grâce à l'imposition d'un langage disruptif et de procédures conformes, vous pourrez rapidement sacrifier, dépecer, puis privatiser les parties rentables pour le plus grand bonheur de vos amis à but lucratif. En avant toute pour le profit !
par Dr BB
Billet de blog
par Bésot
Billet de blog
Macron 1, le président aux poches percées
Par Luis Alquier, macroéconomiste, Boris Bilia, statisticien, Julie Gauthier, économiste dans un ministère économique et financier.
par Economistes Parlement Union Populaire