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Le Club de Mediapart ven. 26 août 2016 26/8/2016 Dernière édition

«Hollande après Sarkozy: et maintenant?»

Emmanuel Tugny : Michel Maffesoli, vous avez été de ceux qui ont voulu, au long de sa présidence, appuyer, depuis la position du clerc, l'action de Nicolas Sarkozy. Comment analysez-vous, au regard de cet engagement, les résultats de l'élection du 6 mai? 

Emmanuel Tugny : Michel Maffesoli, vous avez été de ceux qui ont voulu, au long de sa présidence, appuyer, depuis la position du clerc, l'action de Nicolas Sarkozy. Comment analysez-vous, au regard de cet engagement, les résultats de l'élection du 6 mai? 

Michel Maffesoli : Tout d'abord je ne suis pas  un "clerc", mais j'essaie de "penser" ce qui est, et non ce que l'on aimerait qui soit, ou ce qui pourrait être. C'est ainsi que je n'ai pas appuyé, mais tenté de comprendre la position de Sarkozy et notamment le retentissement qu’elle avait auprès de l’opinion publique (et non de "l'opinion  publiée"). 

Et si j'ai effectivement été de ceux qui se sont un peu étonnés du parti pris de "l’opinion publiée", en fin de campagne, c’est de ce point de vue seulement.

Puis-je, également, rappeler que je n'ai jamais eu aucun engagement   partisan, et n'ai jamais fait mystère du fait que je ne votais pas ? Et  si j'ai  appuyé un parti, c’est celui des abstentionnistes et non inscrits, ceux qui pensent que la vie ensemble est ailleurs que dans les institutions politiques. Pour ce qui est de l’analyse du président postmoderne (cf mon livre   Sarkologies1) il faut attendre de voir ce qui se passe.  Mais il semblerait que sur certains points le "président normal" ait déjà rattrapé le "président postmoderne" : confusion de la vie privée et de la vie publique ; annonces intempestives (Vincent Peillon : augmentations rattrapées par des hausses de cotisations) ou plus pertinentes du point de vue de la communication que de l’effectivité de l’action (retraite à 60 ans… pour ceux qui ont commencé à travailler avant vingt ans et ont plus de 40 ans de cotisations, c'est-à-dire ni les femmes, ni les carrières interrompues), Etc. En bref, au-delà des effets d'annonce, la "realpolitik" semble prendre le pas sur les vieilles lunes de l' État-Providence qui fleure bon son XIX ème siècle.

Concernant le Président Sarkozy je peux  dire que tenter de comprendre l’évolution d’une fonction et comment un homme s’adapte à l’évolution des valeurs d’une époque n’est pas appuyer l’homme, mais réfléchir aux mutations "sociétales" en cours. Et cela il va, aussi, falloir le faire pour le Président Hollande : en quoi, il est, ou pas, en phase avec son époque? La question est ouverte, et la vraie pensée a de beaux jours devant elle.

E.T. : Que doit-on « comprendre », selon vous, de l’héritage du quinquennat qui vient de s’achever, en matière d’adaptation de l’exercice du pouvoir à  son époque ?

M.M. : La grande évolution entre la société de la modernité (XIX ème et XXème siècle.) et la société de la postmodernité peut se lire au travers de son rapport au temps et à l'espace. La société de la modernité définissait un territoire d'intervention, aux frontières bornées, et chaque exécutif exerçait des compétences précises sur ses sujets. Tous liés par le contrat social. L'action politique consistait à préparer l'avenir, à "investir" pour l'avenir, au détriment souvent de la jouissance présente.

La société postmoderne a un tout autre rapport au temps et à l'espace : l'espace est à la fois infini (le monde, voire l'univers) et bien évidemment circonscrit dans des frontières précises qui définissent un terroir, un "pays" (au sens affectif du terme), un site. La différence est que ces frontières ne sont pas immuables, même pas stables, mais elles fluctuent sans cesse au gré des situations.

Je parle souvent de "temps einsteinisé" (Gilbert Durant) c'est à dire d'un espace défini temporairement, de manière éphémère ou d'un temps qui compresse passé, présent et avenir dans un même instant et un même espace.

Le président Sarkozy a sans doute été l'inaugurateur de cette manière d'exercer le pouvoir : il a inauguré son quinquennat en revisitant le mythe de Guy Môquet, c'est à dire en donnant en exemple à la jeunesse un jeune homme comme s'il avait été un héros de la résistance, alors qu'il n'était qu'un défenseur du Parti communiste, au moment où celui-ci d'ailleurs n'avait pas critiqué le pacte germano-soviétique, mais tentait de lutter contre l'interdiction. Exemple d'une construction d'une "histoire d'à présent". D'autres "citations" (au sens de l'architecture postmoderne) peuvent être données, la dernière étant la tentative de faire voter une loi mémorielle sur le génocide arménien. Donc, pied de nez à l'histoire scientifique en faveur d'une histoire « mythologie pour le présent ».

Le président Sarkozy a également été l'exemple parfait de ce que j'ai appelé "l'instant éternel", ce moment du présent qui condense passé et avenir, mais pas dans une perspective objective et fonctionnelle, mais purement imaginaire (et non moins réelle) : légiférer "à tout instant et à propos de tout évènement", c'est également détourner la loi de sa fonction qui consiste à dresser un cadre d'action immuable pour insister sur son côté incantatoire, comme une sorte de rite religieux (au sens de religere) amplifié bien sûr par la reprise médiatique et communicationnelle.

D'une certaine manière d'ailleurs le pouvoir a péri par ce qu'il a exacerbé, par l'inflation communicationnelle, l'indigestion de sondages, la navigation à vue, au gré de la versatilité de l'opinion ou de ce que les communicants prennent pour l'opinion.

On peut également noter l'importance donnée dans l'exercice du pouvoir à la mise en scène compassionnelle, voir comment et combien de fois ce président s'est mis en scène pour recevoir les victimes, aller rendre visite à la veuve et l'orphelin, saluer les martyrs de la république. Le dernier épisode étant celui bien sûr des assassinats des enfants de l'école juive par Mohamed Merah.

Il n'est pas sûr que le président "normal" puisse renouer simplement avec la position antérieure : quelques signes montrent d'ailleurs combien c'est difficile : de la lutte pour la retraite à 60 ans et des promesses faites, ne reste que l'action en faveur des "pauvres" ayant commencé à travailler avant vingt ans ; on l'a vu le mélange vie privée, vie publique n'est pas plus simple en Hollandie qu'en Sarkozie, et les caisses étant vides, beaucoup de promesses ne pourront être honorées que "symboliquement". Mais le symbole pourra-t-il unir (sunbolein) dès lors qu'il est énoncé par un président qui a construit son image sur la rationalité, la transparence, la concordance entre paroles et actes ?


E.T. : Comment expliquer que la libération de l’usage du présent, la mise à profit érotisée de cet « instant éternel » (qui m’évoque d’ailleurs, au passage, la philosophie de Jean Guitton) suscite à tel point l’inquiétude qu’elle fasse perdre une élection ? Comment expliquer cette simultanéité du désir et de l’angoisse du jouir du sujet politique ?

M. M. : A mon avis, ce qui a fait perdre l’élection à Nicolas Sarkozy, ce n’est pas la posture qu’il a adoptée en début de mandat, mais celle qu’il a adoptée en suivant aveuglément ses conseillers, accros aux sondages d’opinion et aux études rationnelles sur l’opinion en fin de mandat, quand il s’est « calmé », qu’il a « endossé l’habit présidentiel », qu’il a voulu jouer au plus malin, manipuler l’opinion au lieu de la suivre intuitivement. D’où les sorties « spontanées soigneusement préparées » sur les Roms, la sécurité, les étrangers etc. On ne peut dire ce genre de chose que dans l’instant, maudire les criminels ne passe que comme réaction, pas comme sous bassement d’une politique. C’est parce qu’il a voulu réintroduire de la modernité, de la rationalité, du long terme, dans un costume taillé pour la réactivité, l’émotionnel, la communion avec le peuple que Nicolas Sarkozy a perdu. Etre en phase sur l’instant est une chose, faire une diatribe contre les corps intermédiaires (qui sait ce que cela veut dire hormis les élèves de Sciences Po) en est une autre. A vouloir ratisser trop large et à ne plus faire confiance en son intuition ne pouvait que faire perdre le président.

E.T. : En somme  Nicolas Sarkozy aurait perdu faute d’être soi à défaut d’être normal ? Mais n’y a-t-il pas une difficulté à incarner le politique, la gouvernance politique, depuis l’affirmation dogmatique de soi ?  Et n’y a t-il pas « réactivité », « émotionnel », dans le choix assumé « d’être ses conseillers » ?

M. M. : Il n'est pas soi, il est un être collectif, un « medecin man » au sens où on a pu parler d'autres incarnations (« incorporations ») d'un corps social, d'un peuple. Il n'est pas une individualité, d'ailleurs ce qui fait de Nicolas Sarkozy une incarnation de la postmodernité, c'est justement de n'être pas un sujet, immuable, "sur lequel on peut compter", un chef de partisans. Nicolas Sarkozy change de stratégie, en a-t-il même une, sinon sa profonde empathie. En revanche, quand il écoute ses conseillers, il n'est plus dans le même registre. Il accepte de rentrer dans le jeu des alliances, des comptes et des escomptes, il accepte de planifier son action, de préparer ses interventions, il s'interdit de "réagir" au quart de tour. L'intuition de Nicolas Sarkozy, c'est ce que lui ont reconnu tous ceux qui l'ont soutenu, qui ont pensé qu'il était le "candidat naturel" de la droite, que c'était lui qui allait les faire gagner. Nicolas Sarkozy n'a pas été suivi pour sa capacité à imaginer un projet politique, pas pour ses convictions, ni même pour ses talents. Il a été adoubé comme chef parce que ses pairs politiques lui ont reconnu cette formidable capacité d'empathie. Il sent avec le peuple, il pressent les réactions, les anticipe. Quelles qu'elles soient. Tout le contraire du calcul.

Or la campagne, pensée par ses conseillers proches a été une campagne du calcul, on pourrait même dire du calcul de boutiquier.Méconnaissant dès lors la capacité du peuple à brûler ce qu'il a adoré, à refuser de se laisser convaincre par des arguments rationnels et explicites, fussent ils les siens. Entendre comme en écho ses pires réactions, celles qu'on n'ose pas toujours s'avouer n'est peut être pas la meilleure façon de s'attirer la confiance du peuple. Il n'est pas sûr, ceci dit, que la normalité affichée réussisse mieux, car si le peuple n'aime pas forcément qu'on mette en scène sa part d'ombre, aime-t-il plus ceux qui se donnent en modèle et parangon de vertu ?

 

Entretien réalisé au mois de juillet 2012.

 

 

 1: http://www.amazon.fr/Sarkologies-Pourquoi-tant-haine-s/dp/2226220925

Voir aussi, sur ce blog : http://blogs.mediapart.fr/blog/emmanuel-tugny/220811/le-clerc-et-le-polisson

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L'auteur

Emmanuel Tugny

Ecrivain, musicien, chroniqueur. Né en 1968.
Saint-Malo - France

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