Le chaînon manquant : l'enfance est politique

"Que faire alors ?" demande François Ruffin. Et Pablo Servigne désarçonné de répondre : "Je pense qu’il faut d’abord réfléchir". J'ai réfléchi pendant quelques années et ça a donné ça : ma contribution au débat. Où je parle de la "cause des causes" et de comment on change le monde, vraiment.

 Article tout d'abord publié sur mon blog personnel le 03/11/2018 sous le titre "L’enfance, le chaînon manquant : une pinte de plus avec Pablo Servigne et François Ruffin". Il fait suite au visionnage de la vidéo « Pablo Servigne et François Ruffin : une dernière bière avant la fin du monde ».

Immixtion

Les amis[1], j’ai écouté avec attention vos échanges et j’ai eu envie d’y participer. Je le fais ici par écrit, m’immisçant sans vergogne dans votre conversation.

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Sauf que j’aime pas la bière, mais j’aurais commandé un petit blanc, ça va aussi.

Parcours

J’ai d’abord été touchée d’entendre les similitudes entre le parcours de Pablo et le mien, entre sa découverte et son analyse des choses et les miennes. Je vais en tracer les grandes lignes pour qu’on comprenne d’où je parle.

Comme Pablo, je suis issue du monde scientifique universitaire. J’ai fait des études de biologie, en me spécialisant en écologie en troisième année, puis en enchaînant avec un Master en écologie. Et derrière, j’ai bouclé avec une thèse dans ce domaine.

Comme Pablo, j’ai lu plein d’articles alarmants sur l’état des espèces et des écosystèmes pendant des années. Quand j’ai rencontré François, en 2010, ça l’intéressait bougrement. Il voulait verdir son canard rouge, Fakir, et je tombais à point nommé. Je me suis alors mise à faire une veille environnementale, à guetter puis à relayer dans le journal toutes ces mauvaises nouvelles. Je ne sais pas si tu en as eu conscience François, mais c’était douloureux pour moi. À chaque nouvelle série de brèves écolo, je m’enfonçais un peu plus dans le désespoir. C’était des coups dans la tronche que je me prenais. « Nouvelle destruction d’un milieu naturel » Bam ! « Les océans seront bientôt vides » Boum ! Je sanglotais longuement dans mon canapé, me sentant terriblement impuissante devant l’effondrement qui n’allait plus tarder.

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Et puis Fakir c’était tout petit à l’époque.

Ce qui me tenait, c’était de militer. À Fakir mais pas que, dans des mouvements politiques, dans des assos, je m’engageais, je participais à un mouvement collectif. Jusqu’au jour où, quelques années plus tard, tout s’est effondré.

Effondrement

« Burn-out » on appelle ça. C’est comme un effondrement, mais de toi-même. D’ailleurs, ce développement des burn-outs, serait-ce le prélude à un effondrement général ? Toujours est-il que me voici clouée au lit, incapable de parler d’une voix intelligible, de marcher ou de me nourrir seule pendant quelques jours. Et certainement incapable de travailler pendant des semaines. Elle était belle, la révolutionnaire ! Tendue toute entière pour sauver le monde, comme le poing levé d’un communiste qui chante L’Internationale, je m’étais grillée. Consumée.

Les priorités changent, lorsque le corps ramène à l’essentiel, obligeant la conscience à observer les moindres gestes du quotidien pour simplement pouvoir survivre. Le temps ralentit et le réel se densifie. Retour sur moi-même : comment en suis-je arrivée là ? Colère : je ne suis même pas capable de prendre soin de moi et j’espère sauver le monde ?! Larmes : toute ma vie en tant que femme j’ai appris que je devais prendre soin des autres, faire passer leurs besoins avant les miens. Et moi, bordel ? Quand est-ce que je pense à moi ?

« C’est de l’égoïsme ! » crie une petite voix dans ma tête. Tiens, mais d’où vient-elle cette voix ? À y réfléchir ça fait longtemps qu’elle m’accompagne, mais quand est-ce que ça a commencé ?

Dichotomie

Dans mon milieu militant, je l’ai déjà entendue. L’intérêt personnel au service de l’intérêt général, du bien commun. L’individu au service du groupe. Etre altruiste, c’est bien, c’est ce qui nous sauvera.

Et l’altruisme en effet m’a sauvée, lorsqu’il a fallu que des gens prennent en charge mes besoins lorsque je n’étais plus capable de m’en occuper moi-même. Mais n’était-ce pas aussi l’altruisme qui m’avait mise dans cet état ? Et pas que moi, mais dans mon entourage, tellement de femmes au service de leurs familles, de vies dédiées aux autres, sans s’accorder l’espace d’avoir ses propres rêves, son propre destin.

Je crois que nous y sommes éduquées, femmes, depuis fort longtemps. Aussi loin que je m’en souvienne dans mon jeune âge, c’est ce message que j’ai entendu, qui s’est intériorisé dans mes pensées, mes actes et ma chair. En est-il autrement pour les garçons ? Se pourrait-il que nous ayons été trop loin de chaque côté – altruisme et égoïsme – et qu’il nous faille aujourd’hui revenir les unes vers les autres à la recherche d’un nouvel équilibre à construire ?

Présence

Et si – allons encore plus loin – nous nous trompions sur cette dichotomie ? Et s’il s’agissait des deux faces d’une même pièce ?

C’est ce que propose Michel Terestchenko[2]. En s’interrogeant sur les comportements égoïstes et altruistes et en faisant appel à de nombreux travaux, il introduit un nouveau concept : la présence à soi. C’est la capacité à se poser en tant que personne intègre, autonome et responsable de ses actes.

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Une claque, ce bouquin.

Les individus présents à eux-mêmes cherchent à répondre à deux besoins fondamentaux : vivre et vivre avec.

Vivre, cela signifie qu’ils vont être attentifs à eux-mêmes et à leurs besoins. Ce qu’on pourrait d’une certaine manière qualifier d’égoïsme.

Vivre avec, cela signifie qu’ils vont être attentifs aux autres, au collectif. Ce qu’on pourrait qualifier d’altruisme.

On voit que ce concept de présence à soi permet de sortir de l’opposition entre l’égoïsme et l’altruisme : être capable de prendre soin de soi et du monde autour de soi n’est pas une opposition, mais se fait dans un double mouvement spontané.

La présence à soi, c’est par exemple ce qui caractérise les Justes, ces personnes qui ont sauvé des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Car les personnes présentes à elles-mêmes ont une forte identité propre, une propension à résister à l’oppression, à l’injustice et à l’aliénation.

Au contraire, selon Terestchenko, les individus tels que des hauts dirigeants nazis ou ceux qui ont accepté de se soumettre à eux, se caractérisent par l’absence à soi. Incapables de se poser en tant qu’individus conscients et autonomes, ils se soumettent docilement aux institutions autoritaires et abandonnent leur intégrité. Leur identité est comme disloquée. Ils ne reconnaissent pas leurs responsabilités et ont une forte propension à succomber à toutes les formes de domination et d’asservissement. Ce sont également ceux, apathiques, qui assistent passivement à une agression qui se déroule devant eux.

Omission

À ce moment du texte, il pourrait sembler que j’ai tout dit et pourtant c’est le contraire. Tournant autour du vide, vacillant peut-être sur la corniche, je n’ai pas encore déchiré le voile. Et c’est également le sentiment que j’ai lorsque je vous écoute les amis. Vos raisonnements sont logiques, vos analyses intelligentes, vos intuitions pertinentes. Mais il y a comme un trou noir, un point aveugle dans le tableau, dans vos schémas de compréhension du monde, tels que je les perçois en vous écoutant.

Pourtant, en creux, je vous devine si proches, quand je vous entends parler de « remplacer la logique de concurrence permanente par l’entraide et la coopération », de « l’importance de l’imaginaire, des modèles qu’on porte dans nos têtes », ou bien que « ce n’est pas la nature humaine qui est mauvaise, c’est la culture néolibérale, moderne, qui va faire qu’on peut s’entretuer. Mais potentiellement on peut sortir de ça et on a des gros leviers ».

Cela me saute aux yeux au bout d’une heure d’entretien. « Qu’est-ce qu’on peut faire ? » demande alors François, toujours tourné vers la recherche de solutions concrètes et efficaces. Et Pablo désarçonné de répondre : « Je pense qu’il faut d’abord réfléchir ». Ma frustration est à son paroxysme.

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« Que faire ? » se demande François comme Lénine en son temps.

Plongeon

Et là, derrière mon écran, au moment d’y aller, quelque chose me retient. La peur d’afficher mes convictions et mes propres raisonnements, mes intuitions et mes combats. Je sais la contourner : passer par les autres, les relayer, m’appuyer sur leurs idées, m’abriter sous leur bannière. Ça j’ai appris. Femme de l’ombre. Et si maintenant  j’ai la trouille, c’est parce que ce que je m’apprête à vous dire, ce n’est pas du prémâché. C’est ce qui sort de mes tripes et aujourd’hui, c’est le sens de ma vie.

Je vais résumer en trois mots et demi : l’enfance est politique.

Tout y est : la réponse, la question, l’enjeu, le tragique, le magnifique, le problème et la solution.

Prenons n’importe quel être humain au début de sa vie. Qu’est-il ? Un bébé. Et puis ? Un enfant. Tous, sans aucune exception, nous avons été des bébés et des enfants. Vous, moi, la commissaire, grand-papa, Hitler et le Dalaï Lama.

L’enfance est quelque chose qui nous relie tous, au-delà des cultures, au-delà des genres, des couleurs de peau, du milieu social, de l’apparence, des croyances et de toutes sortes d’appartenances. Une commune condition partagée par l’intégralité des membres de l’espèce humaine qui peuplent cette planète.

Or Pablo le dit lui-même : « On est câblé pour l’entraide et la coopération, dès la naissance. » Qu’est-ce qui déraille, alors ? C’est quoi le hic ?

Et c’est là que votre discussion semble se suspendre, se heurter à un mur invisible. Qui a lu Alice Miller n’en sera pas étonné (voir plus bas, j’en parle). Alors je voudrais vous emmener faire un pas de plus avec moi, pour le traverser ce mur.

Questions

Quand et comment s’acquièrent une culture, des valeurs, des croyances, des habitudes ? À quelle période de la vie, croyez-vous ? Par l’intermédiaire de qui, pensez-vous ?

Et pour faire le lien avec mon sujet précédent : qu’est-ce qui détermine qu’un individu soit dans la présence à soi ou bien dans l’absence à soi ?

Elle vous brûle les lèvres la réponse : l’éducation. Pas simplement l’instruction, mais toute notre manière d’élever les enfants, à l’école comme à la maison. Ce qu’ils vivent et impriment dans leur chair.

Interrogeons-nous : dans notre enfance, est-ce qu’on nous a fait confiance ? Notre voix a-t-elle compté, avons-nous pu faire nos propres choix ? Avions-nous l’espace pour affirmer un point de vue différent ? Notre créativité a-t-elle été encouragée ? Est-ce qu’on nous a demandé notre consentement pour toucher notre corps ?

Si non, comment s’étonner de notre comportement d’adulte ? Est-ce qu’il est censé se produire un phénomène magique à 18 ans, qui fasse que d’un seul coup nous devenions des adultes responsables, citoyens modèles, bienveillants, en occultant la façon dont nous avons été traités depuis notre naissance ?

Car la question est bien celle-ci : comment traitons-nous les enfants ? Répondons-y et nous aurons le levier le plus puissant pour changer notre culture et le monde.

Constat

Savez-vous que deux enfants meurent par jour de maltraitance parentale en France, dans l’indifférence générale ? Qu’environ 100 000 enfants seraient en danger ? Que le suicide est la deuxième cause de décès chez les 15-24 ans (16,3 % du total des décès, après les accidents de la circulation) ?

Que 80 à 90% des enfants du monde subissent de la violence, souvent sous des formes très brutales et douloureuses, notamment la flagellation et la bastonnade ? Il faut le répéter ce chiffre, pour en mesurer l’effroi. 80 à 90%. Quatre-vingt à quatre-vingt dix pour cent.

Encore en 2018 en France, nous traitons les enfants majoritairement par la coercition et la répression. Nous les forçons à faire ce que nous voulons qu’ils fassent. Nous décidons à leur place. Bien souvent, nous les frappons, nous leur crions dessus, nous les humilions, voire nous les abusons sexuellement (4 millions de français, soit 6% de la population, ont été victimes d’inceste[3]). Notre vision de l’enfance est basée sur la méfiance, le contrôle et la domination.

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Tract réalisé par Marion Cuerq.

L’enfant est la plupart du temps coupé du monde extérieur, confiné dans des espaces réservés pour lui, entouré d’autres enfants quasi exclusivement de son âge. Des adultes prennent en charge ses besoins à sa place, le coupant de ses repères intérieurs, et décident pour lui toute la journée.

Sa vie est généralement régie par des interdits et des limitations sur lesquels il n’a aucun pouvoir et dont le sens ne lui est pas expliqué. C’est le règne de l’arbitraire, rendant son environnement anxiogène et insécurisant.

À l’école, l’enfant est mis en concurrence avec les autres. Il devient un élève, dont le principal devoir est d’obéir aux adultes, sous peine d’être « recadré » et puni.

Quand elle est à l’initiative des enfants, la coopération s’appelle de la triche. L’échange de connaissance s’appelle du bavardage.

L’élève comprend que tel qu’il est, ça ne suffit pas. Il lui faut croître, se corriger, sans cesse s’améliorer, vers un idéal lointain que les adultes eux semblent avoir atteint. Le mot éducation ne vient-il pas du latin ex-ducere, « conduire hors » ? N’est-ce pas le contraire de la présence à soi ? Ne trouve-t-on pas là les racines des idéologies de l’individualisme, de la croissance et de la compétition ?

Je pourrais noircir des pages et des pages pour décrire le quotidien absurde de la plupart des enfants, chez eux, à l’école et en dehors. De comment ils sont coupés des autres. Coupés de la nature.

Mais aussi coupés de leur propre nature enthousiaste, joueuse, agitée, bruyante et spontanée. Il suffit simplement d’observer autour de soi comment les enfants vivent.

« Non mais ça va pas ?! Tu es malade ?! Tu te prends pour qui ?! Tu vas arrêter ça tout de suite ! N’importe quoi ! » L’instit hurle sur la môme tétanisée. « Elle a tiré la langue à sa voisine… »

Muets

Ce dressage brutal, subi par la grande majorité de la population pendant son jeune âge, reste cependant invisible. Il n’est pas pris en compte dans la majorité des études scientifiques sur la nature humaine, les comportements et les instincts[4]. Rarement évoqué lorsqu’on parle des terroristes (à noter tout de même l’article d’Eloïse Lebourg[5] dans Reporterre sur l’enfance misérable et extrêmement violente des frères Kouachi, les assassins de Charlie Hebdo).

On n’en parle quasiment pas, c’est un non-sujet, absent des programmes électoraux tout comme des débats. C’est selon moi le principal angle mort des discours progressistes, appelant de leurs vœux une transition écologique et sociale sans prendre en compte la racine de la perpétuation des rapports de domination entre groupes humains, sur les animaux et la nature. Peut-être parce que la politique est largement faite par les hommes et que les enfants, ça reste un sujet de bonnes femmes ?

Prenons par exemple le programme de la France Insoumise, « L’Avenir en Commun ». Il s’agit de « donner la priorité aux enfants » avec trois mesures phare : « verser une allocation familiale dès le premier enfant », « ouvrir 500 000 places en crèches », « renforcer les moyens de l’aide sociale à l’enfance et de la protection judiciaire de la jeunesse ».

Et concernant l’école : « étendre la scolarité obligatoire de 3 à 18 ans en adaptant les pédagogies et les parcours scolaires », « instaurer une nouvelle carte scolaire », « recruter au moins 60 000 enseignant-e-s supplémentaires ».

Prend-on réellement la mesure de l’enjeu ? Se pose-t-on les questions de fond, de la condition des enfants, du sens de l’éducation ?

Tant que nous en resterons aux moyens alloués, au nombre de postes d’enseignants et aux rythmes scolaires, nous dépenserons une énergie colossale à essayer de soigner les conséquences de l’éducation que nous faisons subir aux enfants, sans remonter à la source, à ce qui est selon moi la cause des causes. Tant que nous n’aurons pas saisi à bras le corps cette question fondamentale, nous continuerons à perpétuer une culture et une société de la concurrence et de la compétition généralisée.

Refoulement

Le fait que la question des enfants soit la grande absente du débat public ne paraît pas étonnant, lorsqu’on lit Alice Miller[6] qui décortique le phénomène de refoulement dans l’inconscient de ce que nous avons vécu enfant, c’est-à-dire notre quasi impossibilité de remettre en cause l’éducation que nous avons reçue par nos parents. Si nous ne sommes pas capables de ce travail sur nous-mêmes, comment envisager de se saisir collectivement et politiquement de ces questions ?

Pourtant, la gravité de la situation actuelle doit nous pousser à faire cette introspection indispensable. Si nous voulons vraiment changer le monde, nous ne pourrons faire l’impasse de regarder en nous-mêmes pour y retrouver le petit enfant que nous avons été et que nous sommes toujours. Celui que nous continuons de juger, de sermonner et de critiquer avec nos petites voix intérieures.

La prise de conscience de la condition des enfants peut être particulièrement douloureuse. Nous pouvons réaliser soudainement que notre propre enfance n’a pas été si dorée et heureuse que nous le pensions, ce qui peut faire surgir des émotions fortes : colère, tristesse. La colère peut se retourner contre les personnes qui se sont chargées de l’essentiel de notre éducation : nos parents, nos profs. Elle peut aussi se retourner contre nous-mêmes et nous nous mettons alors à culpabiliser de la manière dont nous avons éduqué nos enfants jusqu’ici.

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La spirale de la violence.

C’est tragique, mais comme nous, nos parents et nos profs ont fait ce qu’ils pouvaient avec les adultes qu’ils sont devenus suite à l’éducation qu’ils ont eux-mêmes subie. La rancœur contre eux ou contre nous, bien que compréhensible, ne va pas nous aider à construire un monde dans lequel les enfants sont désormais traités avec respect et bienveillance. Ayons le courage de faire le constat des malheurs vécus, sans les nier, et d’accueillir les émotions qui remontent en nous sans nous déchirer.

Entraide

La bonne nouvelle, c’est que nous pouvons nous entraider individuellement et collectivement pour cela. Il existe désormais énormément d’outils, thérapeutiques et de développement personnel, pour accueillir avec bienveillance notre enfant intérieur avec ses peurs, ses traumatismes et sa culpabilité. Pour faire la paix à l’intérieur de soi, pour pouvoir faire de même avec nos propres enfants et ne plus perpétuer le climat de violence et de honte à l’origine de nos comportements destructeurs qui mènent l’humanité à la catastrophe. Personnellement la communication non-violente de Marshall B. Rosenberg[7] est le plus merveilleux outil que j’ai rencontré pour cela.

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Un concept de la CNV illustré par Apprentie Girafe.

Pour pouvoir agir collectivement vers un monde de paix, il est urgent de réhabiliter notre vision de nous-mêmes, de réinterroger nos comportements et de changer notre manière d’éduquer les enfants, à tous les niveaux. De nombreux outils se développent maintenant à destination des parents et des éducateurs.

À chaque nouvelle naissance, l’histoire de l’humanité entame une nouvelle page vierge. Le pouvoir que nous avons entre les mains est donc gigantesque : en une génération, en faisant la paix à l’intérieur de nous et en arrêtant d’éduquer les enfants dans la violence et dans la soumission, nous pouvons changer le monde de manière globale.

Ça, c’est pour le boulot personnel.

Droits

Au niveau politique, le « que faire ? » trouve également sa réponse : développer les droits des enfants et appliquer ceux qui existent déjà.

La Déclaration universelle des Droits de l’Homme ne proclame-t-elle pas dans son article Premier que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » ? Et si nous appliquions ce principe à la lettre ?

Alors que la France a ratifié la Convention Internationale des Droits de l’Enfant en 1990, les châtiments corporels sont toujours autorisés dans notre pays, alors que plus de 50 pays les ont interdits[8] !

S’il est désormais heureusement illégal de frapper sa femme, il reste légal de frapper son enfant. Jusqu’à quand ? Heureusement des citoyen.ne.s[9] se mobilisent sur ces sujets, ils et elles ne demandent qu’à être rejoint.e.s. La loi sur le sujet, à chaque fois rejetée, est toujours dans les tuyaux : qu’elle passe cette fois !

De manière générale, il s’agit de redonner des droits et une voix à ces sans-voix (du latin « infans », qui ne parle pas), partout où ils vivent : dans leur foyer, à l’école et dans toute la société.

Il existe un mouvement qui fait de cette utopie une réalité depuis des décennies : l’éducation démocratique. Partout dans le monde, des organisations et des écoles ont choisi d’abolir les rapports de domination sur les enfants et de les traiter comme des personnes à part entière[10]. Leur existence prouve que c’est possible.

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Fifi Brindacier, l’héroïne plus forte que les adultes, à l’origine d’une révolution culturelle en Suède. Les livres d’Astrid Lindgren ont été partiellement censurés en France jusqu’en 1995[11].

Ecologie

Ce combat n’est pas que social, il est écologique. À mon échelle je l’ai nourri par ma pratique d’éducatrice à l’environnement auprès des enfants.

Elle a de jolies boucles blondes et des yeux « bleu d’amoureux ». Des yeux qui brillent si fort lorsqu’elle me confie en souriant que « c’était trop bien » cette sortie au ruisseau. De retour en classe, il faut noter les devoirs sur le cahier de texte. Rester assise. Immobile. Se taire. Elle se retournera malgré tout, une dernière fois, vers moi et je lis toute une détresse d’enfant derrière ces petites flammes qui doucement déclinent au fond de ses pupilles : « c’était trop bien » elle me soufflera encore. Petites boucles d’or.

Mon grand déclic a été la lecture de Louis Espinassous[12], le pionnier de l’éducation nature en France. C’est dans ses ouvrages que j’ai découvert l’éducation à l’environnement, qui, loin d’être un prêche de « curés verts », est plutôt une éducation par l’environnement qui associe « les principes fondamentaux de l’humanisme et de l’écologie »[13].

L’enjeu de cette éducation nature est de « réinsérer les êtres humains dans ce vaste écosystème qu’est la Terre ; une insertion sociale, économique, politique, technologique, mais aussi une implication affective, symbolique, sensible »[14], afin qu’émerge un être humain « respectueux de la vie et des hommes, citoyen responsable, capable de décider ».

Pourquoi sépare-t-on les enfants du monde pour les y préparer ? Que peuvent-ils comprendre de la société et de leur environnement en y réfléchissant assis sur des chaises, privés de ce qui en fait la saveur, dans une éducation « hors-sol » ? On se plaint des élevages de poulets en batterie, mais à quoi donc ressemble un collège ou un lycée ?

François parle du fossé entre l’hémicycle de l’Assemblée Nationale et ce qui se vit chez les gens, de la nécessité du « surgissement du réel dans cette vie abstraite, coupée du monde ». Cela me rappelle mes années d’écolière. Car où est le réel dans une salle de classe ? Dans les manuels scolaires ? Dessiné sur le tableau à la craie ? Dans les visages uniformément jeunes qui m’entourent ? Sur l’asphalte de la cour de récréation ?

Rien ne remplace l’expérience concrète de la relation intime qu’une personne tisse avec le vivant autour d’elle. Celle de trouver sa place au sein d’un monde d’interdépendances. L’élan de protéger la nature passe par cette connexion. Car la compréhension ne passe pas que par l’intellect : elle nécessite le corps, ses affects, ses émotions, ses mouvements, ses sens.

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Ça salit, mais ça construit.

« Les enfants trop protégés, exclus du monde, ne meurent pas, ils se fanent. On prend une fleur dans le jardin ou dans le terrain vague, un peu rude, un peu fruste mais pleine de sève, et on la protège, dedans, dans un joli vase, à l’abri des agressions extérieures. Et la fleur lentement se fane, s’étiole, sans bruit. Doucement sa tige faiblit, se replie, se recroqueville et s’épand à terre, flasque et brunâtre. Les enfants parfois se fanent avec résignation, s’acheminent sagement vers une vie discrète, grise et fanée. Le sourire s’est éteint sur leur visage. Parfois aussi, ils choisissent plutôt de tout casser dans et autour de leur cage… et de mettre le feu. Dans la révolte et le désespoir, ils refusent le monde plat et fade que semble devenir leur vie » raconte Louis Espinassous[15].

Dans un autre de ses livres[16], il prend l’exemple des 8 millions d’enfants hyperactifs traités par psychotrope aux Etats-Unis : « j’affirme que tous les enfants ont un immense besoin de faire fonctionner tout leur être psychocorporel, de faire fonctionner leurs muscles, leur charpente osseuse, leur sens, de grandir et d’apprendre avec leur corps, de jouer, de faire, de marcher dans la nature. J’affirme qu’entraver les enfants dans leur corps et considérer que « remuer les mains et les pieds, se lever, courir, grimper partout, avoir du mal à se tenir tranquille, agir comme si l’on était monté sur ressort » sont des troubles mentaux, est monstrueux. Arrêtons d’enfermer et d’entraver les enfants dans leur corps et leur sens, libérons-les. »

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Louis Espinassous, le héros de ma vingtaine.

Transformation

Pablo le dit : « L’art de la politique est de concevoir des institutions qui favorisent la coopération. » Alors osons transformer l’école ! Ouvrons ses portes ! Mélangeons les âges ! Laissons la nature y prendre place ! Impliquons les enfants dans les décisions ! Libérons-nous des programmes !

La vie nous met en situation d’apprentissage permanent. Par les interactions avec les autres, avec notre environnement, avec toutes nos expériences. Nous apprenons chaque jour. C’est au point qu’il est difficile de ne pas apprendre !

Parler, marcher : dès la naissance l’être humain entame son apprentissage qui continuera tout au long de sa vie. Alors pourquoi veut-on le forcer à apprendre ? Pourquoi des programmes si étroits, quand le monde est si vaste ?

« Lâche ça tout de suite ! Le coquelicot, c’est toxique ! Tu le jettes immédiatement et tu te laveras les mains en arrivant à l’école ! » La robe de poupée en pétales rouges tombe des petits doigts sur le sol bitumé.

Quels êtres humains voulons-nous ? Des suiveurs de consignes qui ne connaissent de la vie que ce qu’on a bien voulu leur laisser entrevoir par médiateur interposé ? Dociles, obéissants, craintifs ? Suivant sagement les rails, incapables de connaître leurs véritables besoins, coupés de leur enthousiasme et de leurs passions ? Au nom de quoi ferions-nous cela ? « Pour leur bien », vraiment ?

Et pourquoi pas une éducation qui nous permette de prendre la clé des champs, d’aller vers les autres, d’évoluer librement dans notre environnement, là où nous portent nos élans ? Une éducation qui ne nous demande pas d’être autre chose que nous-mêmes, sans jugement ni compétition. Qui nous laisse explorer, faire des choix, des erreurs, arrêter, recommencer, persévérer dans ce qui nous rend joyeux.

Libres de découvrir pleinement, à notre rythme, avec tout notre être, les mondes physiques, sensibles, poétiques, imaginaires, conviviaux, qui constituent la vie. D’y être pleinement immergés, dès la petite enfance, afin de, petit à petit, en confiance, consolider notre être au monde dans la présence à soi, aux autres et à notre environnement.

« L’urgence des enfants est encore plus grande que l’urgence climatique et en plus elle est liée » [17] s’alarme Bernard Collot, ancien instituteur. « Au moins autant que le climat, ce qu’on fait de l’enfance, ce qu’on impose à l’enfance, ce qu’on empêche pour l’enfance est lié à tous les autres problèmes de l’organisation de notre société, à l’inhumanité de ce monde. »

Il nous faut oser nous saisir politiquement de cette question et en assumer les implications, à tous les niveaux.

Espoir

Alors oui les amis. À l’heure où le gouvernement envisage, avec l’aide de l’armée et de la police, de « remettre les adolescents sur les rails en posant l’autorité »[18], j’ai choisi mon camp : c’est celui des enfants.

François revient en fin d’entretien sur son attachement à « la lutte des classes » : pour moi c’est celle des enfants qui emboîte toutes les autres.

Ce qui est épatant, c’est qu’il n’y a pas besoin d’essayer de leur enseigner une autre culture que ce avec quoi ils viennent au monde. La coopération, elle est là naturellement. L’imaginaire, il est grand ouvert, tant qu’on ne fait pas en sorte qu’il se referme sur un quotidien gris. Laissons-les être des enfants, laissons-les s’ouvrir à l’expérience humaine, laissons-les créer un monde à leur image.

« Ils sont assis en cercle autour du foyer qu’ils ont fabriqué avec quelques pierres et des feuilles de chêne sèches. Très concentrés sur les points lumineux où se rejoignent les rayons du soleil en dessous de leurs loupes. L’odeur, la petite fumée : ça brûle. Je m’approche doucement. Maxime tourne vers moi ses yeux brillants : « C’est trop bien ce qu’on fait avec toi ! Merci de nous laisser faire ça. Merci. »

Faisons-leur confiance ! Laissons-les grandir à leur rythme, permettons à leur joie de vivre de s’exprimer, à leur individualité de s’épanouir, laissons-leur l’accès à la nature, adaptons nos villes à leurs besoins, respectons et étendons leurs droits, laissons-les prendre leurs décisions et impliquons-les réellement dans tous les aspects de leur vie, dans les institutions auxquelles ils participent.

Et dans le même temps, laissons aussi vivre les enfants que nous sommes ! Réconcilions-nous avec nous-mêmes, entraidons-nous à guérir nos blessures et à vivre ensemble simplement.

Ainsi nous pourrons créer le terreau d’une nouvelle société, plus juste, joyeuse et égalitaire, respectueuse de tous les humains, quels que soient leur âge, et de l’environnement.

Ça vous va comme programme les enfants ?

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[1] J’ai envie de vous appeler comme ça, parce que « camarades » c’est trop connoté et que ce que je ressens lorsque je vous écoute bavarder dans ce bistrot, ça s’apparente à de l’amitié, sans compter que je connais personnellement François, pour être transparente vis-à-vis des lecteurs.

[2] Michel Terestchenko. Un si fragile vernis d’humanité. Banalité du mal, banalité du bien.

[3] Sondage Harris pour AIVI en 2015.

[4] Olivier Maurel. Oui la nature humaine est bonne ! Comment la violence éducative ordinaire la pervertit depuis des millénaires.

[5] Eloïse Lebourg. L’enfance misérable des frères Kouachi http://reporterre.net/L-enfance-miserable-des-freres

[6] Alice Miller. C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant.

[7] Voir le livre de Marshall B. Rosenberg, « Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) : introduction à la communication-non violente », ainsi que les stages (rien ne vaut la pratique !) : http://www.cnvformations.fr/index.php?m=10&ms=118

[8] Même qu’on naît imbattables ! un film de Marion Cuerq et Elsa Moley, 2018.

[9] Voir par exemple http://stopveo.org/ et https://www.oveo.org/

[10] http://www.eudec.fr/

[11] Voir par exemple cet article : https://www.nouvelobs.com/rue89/notre-epoque/20180110.OBS0439/libre-feministe-elle-meme-fifi-brindacier-badass-avant-l-heure.html ou cette étude plus approfondie : http://cnlj.bnf.fr/sites/default/files/revues_document_joint/PUBLICATION_3354.pdf

[12] Louis Espinassous. Pour une éducation buissonnière.

[13] Extrait de la Charte du Réseau École et Nature.

[14] Dominique Cottereau. Alterner pour apprendre. Entre pédagogie de projet et pédagogie de l’écoformation.

[15] Louis Espinassous. Pour une éducation buissonnière.

[16] Louis Espinassous. Besoin de nature.

[17] Bernard Collot. Mais après, on fait quoi ?
http://education3.canalblog.com/archives/2015/10/29/32847521.html

[18] https://www.huffingtonpost.fr/2018/10/27/violences-a-lecole-vers-des-maisons-de-correction-du-21e-siecle_a_23573327

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