Handicap: le prix de l'amour

Le 9 mars, il y a eu comme une bourrasque d'espoir chez les handis : le Sénat a voté, en première lecture, la fin de la prise en compte des revenus du conjoint dans le calcul de l'Allocation Adultes Handicapés (AAH). Cette proposition de loi fait suite à une pétition sur la plateforme du Sénat ayant dépassé les 100 000 signatures requises (une première pour cette plateforme).

Puis, grâce au groupe de la Gauche démocrate et Républicaine, la date du passage à l'Assemblée Nationale est tombée plutôt rapidement, ce sera le 17 juin, pour une niche parlementaire.

Sophie Cluzel, Secrétaire d'Etat en charge des Personnes Handicapée, s'est toujours opposée à la "déconjugalisation" de l'AAH en brandissant la fameuse "Solidarité Familiale" et compte bien mener la majorité à voter contre.

Je ne vais pas ici vous détailler et déconstruire son argumentaire dégoulinant de mauvaise foi, je ne saurais mieux le faire que mon comparse Kévin Polisano sur son blog

Je vais plutôt vous raconter les conséquences concrètes du calcul actuel de l'AAH...

Fin mars, le site leprixdelamour.fr a vu le jour et non, ce n'est pas un site essayant de concurrencer Meetic et confrères.
Derrière ce site, il y a une petite équipe de militants handis (dont moi-même) qui, sous l'impulsion de Kévin Polisano et d'Andréa, a décidé de recueillir des témoignages sur cette fameuse conjugalisation de l'AAH afin que les députés aient bien conscience des conséquences de leur vote, le 17 juin prochain.

Ce week-end, nous avons dépassé les 100 témoignages publiés sur le site, nous attendions avec une étrange impatience ce seuil symbolique. Mais je ne suis pas sûre que ce soit un motif de fête endiablée (même dans le monde pré-covid) quand nous nous penchons sur le contenu de ces témoignages...

Pour planter le décor, je peux vous parler de Timothée qui nous fait part de son gros "problème" : il est tombé amoureux ! Vous allez me dire, mais en quoi est-ce un problème à 33 ans??" Timothée est dans l'impossibilité de travailler suite à un accident, est reconnu handicapé, et touche l'AAH, "allocation à travers laquelle j’avais trouvé un statut, une manière d’exister et d’enfin relever la tête." explique-t-il. Mais s'il habite sous le même toit que sa copine qui a un salaire de 2000 euros, il perdra son AAH et donc le peu d'indépendance qu'il lui reste. Voilà son problème!
Il n'est pas le seul à être face à ce "problème", loin de là.

Ainsi, cette dame, ayant voulu garder l'anonymat, raconte que : "quand j’ai su que mon AAH serait supprimée totalement si nous nous installions ensemble, nous avons renoncé.  Nous avons fini par rompre, une rupture douloureuse et subie."  Et ce renoncement au couple, Sabine l'a complètement acté tout, comme Aude.

Marie, elle, elle a fait un autre choix : elle a décidé de vivre avec son amoureux, dans la clandestinité! Mais très vite, elle se demandé si son couple va y survivre : " Nous nions notre couple. Et nous vivons dans la peur. La peur du contrôle de la CAF qui ferait voler en éclat ce frêle bonheur. [...] Cette situation ronge peu à peu notre couple. Des fois, nous avons réellement l’impression d’être davantage de très bons amis en colocation qu’un couple. Ça grignote notre intimité. Ça grignote aussi ma confiance en moi. Je me sens nulle, moins que rien, inutile."

D'autres couples essaient de faire face et de résister, comme ils le peuvent. Patrice confie ainsi qu'il a "la désagréable sensation d’être une sorte de despote éclairé" de sa femme devant gérer "tout ce qui la concerne, les achats de ses produits essentiels (vêtements, savon, dentifrice, serviettes hygiéniques…)  et a" l’impression d’être son tuteur légal, libre d’accepter ou de refuser". Gabriel, lui, a renoncé à travailler pour que sa femme garde son indépendance. Et une épouse reconnaît son épuisement : "De mon côté le fait de devoir assumer seule financièrement pratiquement l’ensemble des dépenses de notre foyer tout en continuant à assurer quotidiennement mon rôle d’aidante est très éprouvant. "

Et pour d'autres, c'est une véritable descente en enfer. Une jeune femme raconte sa première vie de couple, synonyme de la perte de son AAH qui se révèle loin d'être un conte de fée : "Des disputes, des insultes, et parfois même, de la violence physique. Il me met en tête que je suis incapable de gérer le logement, qu’il en fait trop, que s’il part je ne m’en sortirai pas… Et insidieusement il arrive à me le faire croire. La situation m’échappe… "

Christian, Nina, Claire, Nathalie témoignent aussi de violences conjugales et/ou psychologiques attisées par cette dépendance financière.

Sans oublier les trop nombreux témoignages évoquant des dépressions, des envies suicidaires voire des tentatives de suicides...

Je vous le demande : peut-on, en 2021, cautionner ces histoires en évoquant la Solidarité Familiale (ou toute autre excuse pour fermer les yeux)?

Actuellement je ne suis pas directement concernée par l’AAH, je travaille et je suis célibataire. Mais quand Kévin m'a proposé de faire partie de l'équipe, je n'ai pas réfléchi une milliseconde avant d'accepter. Je ne peux pas accepter qu’en 2021, dans un couple, l’une des deux personnes soit dépendante financièrement à cause de son handicap. Quand on est handi, on est déjà dépendant pour des choses parfois les plus intimes, parfois aussi les plus humiliantes, l’État ajoute à cela une autre dépendance au prétexte d'une solidarité qui est déjà obligatoirement omniprésente dans le couple.
De plus, comment peut-on espérer un couple serein et solide quand l’un des deux n’a aucune ressource, la seule raison étant qu’il est handicapé, ne travaille pas et que l’autre travaille, alors que le conjoint handi contribue bien sûr à la « solidarité familiale » (soutien moral, éducation des enfants, organisation et logistique de la vie familiale, etc)?
Enfin, pour l’État, seul le travail est donc valorisable, que dit-on, par exemple, aux handis qui s’impliquent corps et âmes dans des associations et qui, en rentrant chez eux, doivent demander de l’argent de poche à leur conjoint? 

Pour moi, c’est de la cruauté, n’ayons pas peur des mots, et cela donne aussi une certaine idée de la perception de certains du handicap :

Difficile d’imaginer une personne handicapée dans un couple sans que celle-ci soit une (à) charge donc à elle, d'en payer le prix...

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Pour témoigner : contact@leprixdelamour.fr

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Vous pouvez aussi signer la pétition, cette fois-ci pour l'Assemblée Nationale.

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