Nouvelles formes de travail et nouvelles formes de manipulation

La révolution numérique et la société en réseaux qui en découle permettent de connecter les membres d’une organisation de façon transversale tout en donnant à chacun, à travers de nouveaux outils, les moyens techniques de réaliser leurs tâches de manière autonome et mobile.

La société en réseaux comme nouveau paradigme des organisations

Le succès des entreprises de la Sillicon Valley dans le secteur le plus porteur de ce début de siècle, les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) commencent à influencer, depuis le milieu des années 2000, les grandes entreprises des secteurs classiques de l’économie. L’”ubérisation” de l’économie, comprise comme la transformation des usages et des règlements de secteurs entiers de l’économie par la mise en relation directe du fournisseur de services avec l’usager par le biais d’applications en réseaux, pousse les organisations à s’adapter aux nouvelles pratiques issues des entreprises les plus innovantes et prospères qui apparaissent et s’imposent comme des acteurs fondamentaux de l’économie mondiale.

Les Facebook, Amazon, Google et autres Apple s’imposent comme des entreprises générant plus de profit que les banques ou les grands groupes industriels. Elles tirent leurs avantages compétitifs d’une très grande capacité à innover et imposer de nouveaux usages des réseaux, aspirant dans leurs canaux de communication nombre de secteurs économiques, passant de la vente de produits et services classiques jusque’à la création d’habitudes nouvelles de consommation. Les pratiques organisationnelles qui permettent de mettre en place rapidement de nouvelles idées ainsi que d’attirer les meilleurs talents influent donc les grandes entreprises historiques qui veulent anticiper les évolutions du marché et des usages avant de devenir obsolètes. 

 

La possibilité de se centrer - enfin - sur l'individu

À travers ce grand mouvement aspiratoire de numérisation de l’économie et des usages qui marque l’entrée dans une société en réseaux (cf. Manuel Castels), de nouvelles formes de travail sont mises en place pour favoriser l’innovation, l’adaptation et l’attractivité, inspirées des modèles que sont les géants du Web mentionnés plus haut. Il s’agit donc pour les grandes entreprises de ne pas disparaître au détour d’une innovation qui viendrait révolutionner leur secteur d’activité en permettant d’une part l’identification des évolutions de la société d’une part, l’innovation et la concrétisation de nouvelles idées d’autre part, et enfin la capacité d’attirer des professionnels capables d’anticiper, de penser et de créer les produits et services qui détermineront les nouveaux usages et positionneront leur entreprise sur les futurs marchés réorganisés.

Si l’organisation en réseaux permet de collaborer, échanger, diffuser des idées plus rapidement et de penser le monde de façon horizontale et non plus pyramidale, les entreprises issues de la société industrielle semblent donc adopter ces principes pour s’adapter à la société en réseaux. De nouvelles façon de s’organiser émergent et les nouveaux usages permis par les NTIC laissent à penser que le modèle pyramidal des grandes entreprises pourrait être réinventé. Tout comme Internet permet à tout un chacun de devenir un émetteur et non plus seulement un récepteur des informations émises par quelques médias de masse, les nouvelles formes de travail inspirées des entreprises de la Sillicon Valley autorisent donc une organisation horizontale des sociétés, basée sur le leadership et non plus sur la hiérarchie, favorisant le bien-être des employés. La révolution numérique engendrerait donc une révolution dans le monde du travail qui verrait les organisations mettre l’individu au centre de leur stratégie plutôt que de le soumettre à celle-ci.

 

Les nouvelles formes de travail comme outils de reproduction économique

Mais il apparait que les “nouvelles formes de travail” servent avant tout à permettre aux organisations de générer des bénéfices directs et concrets pour leur compétitivité. Le premier critère de rendement d’un projet de transformation organisationnelle ou culturelle est la productivité horaire des collaborateurs. Favoriser la productivité en offrant à chaque employé des espaces et des horaires qui lui permettent de se sentir le mieux possible, afin qu’il puisse accomplir ses taches de la façon la plus efficace qu’il soit. Cela passe donc par plus de flexibilité, qu’elle se concrétise dans l’espace ou dans le temps, mais génère parallèlement plus de confusion entre vie privée et vie professionnelle, même s’il s’agit en façade de permettre de concilier ces deux aspects de la vie sociale pour chaque membre d’une société.

Le second bénéfice recherché par les organisations, vu comme une condition indispensable de sauvegarde de la compétitivité et in fine de survie sur le marché, c’est l’innovation. À travers cet impératif de créativité et d’innovation qui doit permettre de prendre des avantages stratégiques sur la concurrence et “survivre” sur le marché, les entreprises recherchent de plus en plus souvent les moyens les plus efficaces de faciliter les processus d’invention internes. Ceux-ci doivent ainsi permettre de rendre toute l’organisation plus agile, plus réactive et plus compétitive.

Pour ce faire, elles doivent donc créer des conditions favorables à la prise d’initiatives et faire tomber les peurs liées aux prises de risques. Elles doivent également se focaliser sur des méthodes d’évaluation basées sur l’atteinte de résultats concrets plutôt que sur des horaires rigides de travail fondés sur la prisence. Ceci a pour effet encore une fois de faire tomber les barrières entre vie privée et professionnelle, les employés recherchant les résultats étant amenés à travailler depuis n’importe quel lieu et à n’importe quel moment, et pas nécessairement de par leur propre volonté, sinon que les “leaders” ou managers exigent comme contrepartie aux libertés offertes que ceux-ci s’engagent à fournir une quantité de travail toujours plus grande dans des temps toujours plus réduits.

Un troisième bénéfice principal serait d’attirer et de retenir les talents en devenant “a great place to work” (un lieu génial pour travailler). Plutôt que de miser seulement sur les motivations salariales ou les avantages sociaux, les entreprises voient l’investissement dans de nouvelles formes de travail comme un moyen, parfois moins onéreux, d’attirer les meilleurs professionnels et de fidéliser leurs meilleurs talents. Avec ces trois grands axes d’orientations des manières d’orienter le travail des employés, les organisations assurent leur adaptation aux transformations engendrées par la société en réseaux tout en reproduisant les fondements de leur croissance et de leur hégémonie, en engendrant un contrôle toujours plus important bien que moins visible sur les individus.

 

Les organisations toutes puissantes, ou l’hégémonie de l’entreprise sur la vie de ses collaborateurs

Loin de se justifier par une adaptation des entreprises à une organisation en réseau en adéquation avec les évolutions sociales contemporaines, les Nouvelles Formes de Travail (NFT) répondent à des exigences classiques de rendement. Cela justifie leur mise en place à commencer par les institutions bancaires, à la pointe du capitalisme contemporain, et des multinationales en général. Basées sur les méthodes mises en place dans les entreprises de la Silicon Valley principalement orientées aux nouvelles technologies, ces transformations auraient donc pour finalité l’évolution de la productivité et de la rentabilité des ressources humaines. 

En conséquence, les effets escomptés n’ont pas vraiment de fondement lié au bien-être réel des employés, mais génèrent plutôt une augmentation de l’imbrication de la vie professionnelle dans les moments de vie privée des employés. En leur permettant, par des initiatives telles que la mobilité interne et externe, de gérer leur temps et de travailler depuis n’importe quel lieu tout en favorisant leur collaboration et en basant leur évaluation sur les résultats et non plus sur l’accomplissement des heures laborales imposées, les organisations favorisent la déconnexion du travail d’avec son lieu et ses horaires afin de mieux imposer des tâches supplémentaires, en dehors des conditions légales de travail, aux employés.

 

Les nouvelles formes de travail servent à rendre les entreprises plus réactives et innovantes...

tout en augmentant leur emprise sur leurs employés

Les NFT inspirées des succès des entreprises du secteur NTIC qui se sont développées ces dix dernières années au niveau global et imposées comme des acteurs de premier plan de l’économie mondiale seraient donc une manière de justifier une plus grande emprise de l’entreprise sur ses employés tout en la justifiant par de meilleures conditions de travail basées sur le bien-être, l’épanouissement individuel à travers l’équilibre travail - vie privée, et en attirant par leur modernité les meilleurs éléments en leur sein.

Tout comme pour les révolutions potentielles permises par Internet au niveau social, les NFT seraient donc détournées de leur première justification afin de reproduire et d’approfondir le système dominant, le capitalisme financier.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.