Transparence et prise de décisions

Les modalités de prise de décision au sein des organisations sont bouleversées par la révolution numérique et les conséquences des transformations actuelles des entreprises.

L’accélération de la transition numérique a un impact sur toutes les formes de relations sociales et d’organisation. Si les structures de la société industrielle, mécanique, semblent se maintenir, les usages, mentalités, représentations et jusqu’aux institutions sociales elles-mêmes voient leurs formes d’organisation évoluer.

La hiérarchisation pyramidale reste le principe général alors que les possibilités et demandes de la part des individus pour plus d’horizontalité se traduisent dans la transversalité qui devient une réalité de nombre d’organisations ou sous-organisations. La véritable révolution qui touche la civilisation dans son ensemble et qui est issue de la numérisation des connaissances, des moyens de communication et d’accès aux connaissances bouleverse ainsi non seulement les formes de travail mais aussi les formes de prise de décisions, de légitimation de ces dernières, et jusqu’aux représentations symboliques des individus.

Les nouvelles logiques de légitimation du pouvoir à l'ère numérique se basent en effet sur la transparence de l'information qui place le public au centre, comme autant de juges des décisions et orientations prises par les instances dirigeantes.

 

Mise en perspective de la transformation des modalités de prises de décision

Si l’imprimerie a bouleversé la circulation des idées en permettant de réduire drastiquement le temps de production des supports de connaissance, permettant ainsi de répliquer rapidement et de distribuer à grande échelle les connaissances à des publics bien plus larges que les seuls initiés aux manuscrits, les NTIC ont permis en ce début de XXIe siècle d’ajouter à cette diffusion l’instantanéité de la communication tout en engendrant une disruption dans la production et l’accumulation des connaissances. La diffusion des contenus ne cesse de s'accélérer, d'autant plus démultipliée par les capacités de mobilisation et de traitement des logiciels d’intelligence artificielle.

Les structures économiques et sociales de la société industrialisée en sont fortement modifiées et les transformations qui en résultent n’en sont qu’à leurs prémices. Mais ce sont tous les aspects des relations humaines et du processus de création de sens des individus qui s’en voient et s’en verront de plus en plus affectés de par la modification des modèles de gestion et d’organisation. Le cadre symbolique, de part l’évolution des valeurs et la modification des processus de légitimation des décisions impliqué d’abord par la disponibilité et la circulation des informations, évolue ainsi laissant le champ libre à une nouvelle organisation sociale.

 

Enjeux de l'étude des modalités de la prise de décisions dans des organisations transparentes

À travers l’observation de ces transformations à l’oeuvre au sein d’organisations telles que les grandes entreprises de ce début de XXIe siècle en Europe et en Amérique, nous pouvons appréhender quelles sont les nouvelles modalités de prises de décisions et de légitimation de ces dernières. Nous pouvons analyser les formes de résistances, leurs raisons et la capacité de résilience des individus qui y sont confrontés. Nous pouvons enfin déterminer quels types d’organisations sociales en découlent et quels sont les nouvelles logiques de pouvoir ainsi que leurs implications en termes de justice, de liberté, de rationalité de l'action.

Dans les organisations dites classiques, la transition se fait de manière différente selon le secteur d’activité et les usages des clients finaux. Les pratiques peuvent en effet changer très vite, comme en témoigne l’exemple de l’entreprise Uber dans le secteur du transport particulier, qui se caractérise par la mise en place d’une plateforme mettant en relation directe l’usager final, la demande, et de nouveaux acteurs pouvant offrir un service précis à un moment déterminé. Le terme d’ ubérisation qui est issu de cet exemple est aujourd’hui employé pour définir la multiplication de ce type d’innovations qui ont un impact profond sur des secteurs d’activité, au point de pouvoir en changer l’équilibre des forces en jeu en éclipsant des acteurs traditionnels et dominant de certains secteurs au profit de nouveaux prétendants.

Les très grandes entreprises cristallisent cependant un processus beaucoup plus structurel et structurant. Elles concernent seulement 5% des professionnels en France mais elles dominent l’économie et conditionnent l’établissement d’un certain nombre de normes sociales. Si leurs structures étaient lourdes, car pyramidales et complexes, présentant des jeux de pouvoir sophistiqués, elles ont d’abord commencé à utiliser des outils internes et externes pour améliorer leur productivité et leurs services. Mais les dernières évolutions technologiques les poussent à repenser leurs services dans leur globalité ainsi que leurs moyens de production et les formes de travail tout comme leurs organisations elles-mêmes.

Si les formes de travail changent* (New ways of Working - Company Experience), les modalités de prises de décision évoluent peu à peu et leur organisation elle-même s’en voit affectée. L’utilisation des technologies de traitement des données dites de big data sont de plus en plus employées afin de catégoriser et cibler les clients avec des offres adaptées à leurs besoins présumés grâce au croisement de ces données. Mais il est aussi possible de développer des outils de gestion internes capables de croiser toutes les informations disponibles au sein d’une organisation afin de détecter des phénomènes à corriger ou favoriser dans le but d’améliorer la productivité, la motivation du personnel, d’optimiser l’utilisation des espaces et des technologies, etc.

Ceci dit, la mise en place d’une gestion par objectifs et la possibilité de travailler de manière mobile offerte par les nouveaux outils technologiques laissent présager de dérives potentielles quant au contrôle des individus, de leurs activités, de leur rendement et donc de leurs libertés. Ces nouveaux modèles de gestion, accompagnés de technologie de l’information comme le big data interne, peuvent aussi permettre aux collaborateurs d’être plus autonomes, maitres de leur temps, et de connaitre les raisons qui forgent telle ou telle prise de décision. Satisfaisant ainsi une exigence croissante de transparence, les professionnels peuvent mieux appréhender les décisions prises en connaissant les raisons objectives qui les guident. De fait, les dirigeants partageant ces informations perdent peu à peu de leur pouvoir individuel de décision tout en faisant gagner à celles-ci en légitimité.

 

Une transformation dont les effets sont déjà observables

Les nouveaux usages et nouvelles pratiques des individus modifient déjà les modalités de prises de décisions politiques. C’est le cas des questions qui sont soumises à la signature de pétitions en lignes et qui mobilisent assez de citoyens pour que les médias traditionnels les relaient et que les décideurs politiques aient à prendre en compte les revendications correspondantes. Les nouvelles formes d’organisation sociale qui apparaissent font émerger de nouveaux modes de relations et de nouvelles symboliques. En effet, les individus ne considèrent plus la parole politique ou de dirigeants comme vérité, sinon que de nombreux individus les questionnent et cherchent à s’informer par eux-mêmes sur les réseaux plutôt que par le biais de médias de masse traditionnels. Ainsi, la

valeur de transparence est devenue une exigence telle qu’elle se reflète dans la loi. Par exemple, la fin de l’acceptation par « l’opinion publique » de l’emploi de l’entourage des politiques pour des tâches administratives ou liées à leurs fonctions représentatives. Celle-ci s’est caractérisée durant les élections présidentielles de 2017 en France par le lancement de pétitions, de débats et de polémiques amenant certains candidats à faire des propositions de « moralisation de la vie politique » et jusqu’au vote de nouvelles lois dans ce sens dès l’ouverture de la nouvelle législature. La transparence comme exigence, comme valeur fondamentale de la démocratie contemporaine, ne se traduit pas seulement sur le plan politique, mais aussi au sein des entreprises où les employés exigent de plus en plus de savoir sur quels fondements se base telle ou telle décision.

Les effets de la connectivité entendue comme les usages des Internets et sa permanence grâce à l’Internet mobile, sont nombreux et transforment tous les secteurs d’activité et toutes les professions de manière directe ou indirecte. La vie privée est aussi affectée et les représentations symboliques des individus se transforment en même temps que de nouvelles valeurs sont largement partagées, telles que la transparence, le besoin de participation, la recherche d’interactivité, ou encore le besoin de design d’un point de vue global dans les services et les aménagements. Ces nouvelles exigences s’accompagnent donc d’une recherche de sens, d’une volonté de rationalité, d’une exigence de fondements à la prise de décision collective, qu’elle soit politique ou professionnelle.

Les modalités de prises de décisions évoluent ainsi grâce à la circulation de l’information permise par les NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) et les usages qui sont fait de ces dernières. C’est le cas des sites de pétitions en ligne qui permettent de s’insurger collectivement contre des projets ou des pratiques, de les dénoncer et de faire pression pour les transformer. C’est aussi le cas grâce aux réseaux sociaux qui permettent de relayer et de diffuser ces requêtes mais aussi à tout un chacun de s’exprimer et parfois d’être pris en considération, d’avoir un impact sur le reste de la société et de créer les conditions d’un débat public.

Un véritable phénomène d’absorption et d’extension des champs numérisés est ainsi à l’oeuvre, avec des entreprises spécialisées dans le développement d’applications et de services numériques devenant de réelles puissances globales. Leurs comportements mais aussi leurs modalités d’organisation et la culture d’entreprise, symbolisées souvent par la Silicon Valley et les GAFA, font office de symboles et dictent les tendances à l’oeuvre tant dans l’aménagement et les cultures de travail que dans la participation à la société en tant qu’entités morales. Chaque nouvelle ligne de services proposée par un desgéants du web peut modifier en profondeur des pratiques, des modes de consommation et des secteurs d’activités.

Nous avons pu observer comment des entreprises qui créent de nouveaux services, de nouvelles plateformes, de nouvelles interactions pouvaient devenir en une décennie un acteur majeur de l’économie voire de la géopolitique. Lorsque Google décide de restreindre ces services, comme ce fut le cas lors des manifestations en faveur de l’indépendance catalane suivant le référendum du 1er octobre 2017, les citoyens sont amputés d’une partie de leur pouvoir de mobilisation et de communication.

L’expertise comptable est un autre exemple de secteur d’activité qui a connu une lente phase de numérisation et qui va connaitre dans les prochaines années des transformations profondes. Dans son ouvrage L’expert-comptable et l’économie numérique, Philippe Arraou détaille d’ailleurs les différentes transformations qui vont amener les fonctions et les organigrammes à évoluer en profondeur. De même, les métiers liés aux connaissances seront fortement affectés par le développement de l’intelligence artificielle. Les professions juridiques se verront en effet affectées par la possibilité des machines de détecter et croiser les informations qui pourront être utilisées pour résoudre une grande partie des affaires traitées encore par des avocats en ce début de XXI siècle.

 

à suivre...

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