Déchu mais pas vaincu

Qui, à ce moment précis, dans l’entourage du Général, a prononcé le mot de “binationaux” ? On en débat encore. Ce qui est sûr c’est qu’il aurait fallu ne jamais le prononcer.

On pourrait se demander ce que faisait le général de Gaulle au moment même où il apprenait sa déchéance de nationalité. Prenait-il le thé en songeant, une larme à l’oeil, aux rives paisibles de la Seine qui lui devenaient interdites, soudain et à tout jamais ?  Quand aurait-il ajouté un nuage de lait en pensant à la chance des binationaux qui eux pourraient toujours revoir Paris en simples touristes ? Les avis divergent. Mails là où ils concordent c’est qu’effectivement, une mouche l’a piqué, il s’est levé brusquement, d’un seul bloc, en exprimant un vif besoin de prendre l’air.

Arpentant les rues de Londres, il a beau se concentrer, il imagine bien son entrée triomphale dans Paris libérée à la tête d’une division d’apatrides, mais là cette question des binationaux, leur fallait-il une division à eux aussi, devait-il opter pour la nationalité britannique, reste-t’on un binational après avoir été déchu d’une moitié, il se l’avouait, cette question il n’y avait pas songé. Une chose était sûre, après cette déchéance, avec ou sans binationaux d’ailleurs, la France avait perdu une bataille mais ne perdrait pas la guerre.

Son pas s’est forcément allégé quand il songea au peu de paperasserie que nécessiterait cette nouvelle attaque du gouvernement français avec sa mesure déchéantoire. Il serait bientôt à Alger où il passerait en revue l’essentiel des troupes de la France Libre, il est fort probable que pas un seul soldat n’ait la nationalité française, ou si peu, sauf alors cette nouvelle race binationale qui, on s’en souvient, émergea en plein milieu du thé de l’après-midi, combien sont-ils, on est en Angleterre, on doit respecter les coutumes du pays qui nous accueille, le thé nous rapprochant de nos alliés certes, mais se faire surprendre en plein nuage de lait par ce concept presque gélatineux, bref, l’air de la rue est frais mais apaisant.

Là encore les avis sont unanimes, lorsque le général de Gaulle est rentré de sa promenade quotidienne, ce n’est pas là qu’il s’est énervé. Bien au contraire c’est avec une certaine satisfaction qu’il a accueilli cette nouvelle parvenue en son absence, l’état français l’avait inscrit dans son fichier terroriste. Là encore peu de paperasserie, chacun comprend par “terroriste” qu’il est un résistant, qu’il soit arabe, africain, créole, ou tout simplement déchu, à Alger on comprendra qu’on n’est pas concerné. Qui, à ce moment précis, dans l’entourage du Général, a prononcé le mot de “binationaux” ? On en débat encore. Ce qui est sûr c’est qu’il aurait fallu ne jamais le prononcer.

Des divers compte-rendus qu’on a pu rassembler à ce jour, un fait domine : la colère du Général était perceptible déjà lors de son appel du 18 juin, elle serait remontée jusqu’à Churchill, on dit même jusqu’à Washington, surtout lorsqu’il prononça les mots “Français, Françaises”, c’est net, il s’est interrompu, s’est-il fichtre demandé s’il fallait ajouter “Binationaux, Binationales”, quoiqu’il en soit tout le monde l’a senti, il s’est tendu. Tendu à droite, tendu à gauche, tendu devant tendu derrière, sur ce point précis les désaccords sont légion bien que quelle que soit l’orientation de la tension, elle ne s’en trouvât pas épuisée. Loin de là.

La guerre battait son plein c’est un fait. Il y avait bien sur le front quelques apatrides, quelques déchus, beaucoup d’Africains et d’indigènes des Colonies, beaucoup de non-Français venus des quatre coins du monde, les débarquements se succédaient en Sicile, en Provence, bientôt sur les côtes normandes, il a bien fallu à un moment donné accepter de faire face à une question venue d’ailleurs, devenue majeure : que fait-on des dépouilles des binationaux ? Le général en avait vu d’autres, la question d’abord vient-elle de Vichy ? Non. De la presse étrangère ? Non ? Ce n’est pas grave, d’où vient-elle alors ? Le Général avait pour habitude de toujours porter son arme sur lui, on commence à se demander dans son proche entourage si c’est bien prudent depuis ce regard qu’il leur a jeté à tous, en apprenant que la question venait de son propre camp. Mais la France ne craint pas l’Allemagne, pourquoi s’effrayer de la biFrance ? “Parce qu’elle vient de l’intérieur” lui aurait soufflé un brancardier binational et besogneux.

“Faîtes vos jeux !” C’est d’un air paisible que le Général aurait introduit la “Commission De Calcul De La Binationalité Des Soldats De La France Libre Tombés Sur Le Front”, plus connue sous l’acronyme CDCDLBDSDLFLTSLF. “Mais faîtes vite” aurait-il ajouté véhément, même si Vichy et le gouvernement allemand avaient accepté une trêve le temps que se réunisse la CDCDLBDSDLFLTSLF. Passionnée par ses travaux, Vichy envoya même un délégué prônant cette idée ahurissante de déchoir tous les soldats binationaux de la France Libre Tombés Sur Le Front. Son discours provoqua l’hilarité générale, non du fait de son audace lui qui représentait un gouvernement bientôt vaincu, mais plutôt parce qu’il ignorait que l’Armée de la France Libre comportait déjà peu de Français et donc encore moins de binationaux et que ce peu de binationaux, forcément français, avaient déjà été déchus de leur vivant par son propre gouvernement. On n’a pas laissé au Général le temps ni de goûter le comique de la situation, ni d’assimiler ce nouveau concept de bidéchéance séparant les morts de leurs vivants, qu’un débat fait rage pour déterminer si on peut devenir binational par le droit du sang, la majorité soutenant que seul le droit du sol produit des binationaux, et, il est vrai, une petite minorité, est-ce cette minorité qui poussa le Général hors de ses gonds, proposant de s’inspirer des propres questionnements des nazis : jusqu’où faut-il remonter pour trouver du sang étranger chez un binational français par le sang, la grand-mère ? Maternelle, paternelle, les deux ? Et si on ajoutait un grand-père des deux côtés pour rétablir l’équilibre, ne pas seulement viser les femmes en fait. Les passions se déchainaient à foison, on s’amusait bien au sein de la Commission qui retrouvait le bon temps des débats démocratiques entre les déchéanteurs (tenants du droit du sang), les déchéantistes (droit du sol) et les déchoyons-nous (mi l’un mi l’autre, butinant d’un rang à l’autre et remarquablement respectés du fait qu’ils s’affichaient démocrates tout en bénéficiant du soutien du délégué vichyste).

La réponse du Général fut sanguine, c’est le mot qui revient le plus souvent parmi les témoignages des survivants. De l’avis général ça s’est mal terminé. “C’était une très mauvaise idée de laisser son pistolet, chargé de surcroît, au Général” affirme cette victime sauvée par une crise cardiaque inespérée au moment même où elle croisa son regard.  “Un carnage !” glisse un autre délégué sous couvert d’anonymat et qui garde encore de vives séquelles, errant d’un hôpital psychiatrique à l’autre en criant “je suis un binational”. Il ne fait aucun doute, le Général n’était pas d’humeur. Ce jour-là et les jours suivants. En entrant dans Paris libérée, en retrouvant les rives paisibles de la Seine qu’une bande de déchéants avait commis l’erreur de lui interdire, il aurait prononcé cette phrase terrible qui raisonne encore dans tous les foyers, et pas seulement ceux de résistance : “déchu mais pas vaincu”.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.